mercredi 23 décembre 2015

BINGO CRÉPUSCULE # 4 LA MARQUE DE 14 : MALHEUR PARFAIT, QUESTION PARFAITE





« (…) les tranchées de première ligne appelées Bingo Crépuscule (...) »  Wikipedia



Rappel substantiel :

1914. Son encre de sang est indélébile, antidatée, comme sa mémoire réglée, par delà toute réécriture, toute "correction" historique, mais ici la souffrance ne souffre "d'idéalisation" dans aucun sens, sa reconnaissance est muette, apatride et apolitique, asexuée et "a-raciale", an-historique et intempestive, intemporelle, a-religieuse, "anarchiste" au sens positif et naturel a-systémique. Ce ne peut être que le contraire exact de l'abstraction qui la fabrique et qui n'a, strictement, jamais rien eu de particulièrement viril et encore moins de précisément humain, rien que du bas idéel, loin de toute fraternité sensible, sensuelle supérieures. 

***

« Une femme pleura, puis d'autres, puis toutes... C'était un hommage de larmes (…) et c'est seulement en les voyant pleurer que nous comprîmes combien nous avions souffert. Un triste orgueil vint aux plus frustres. (…) une étrange fierté aux yeux. (…) La musique sonore nous saoulait, semblant nous emporter dans un dimanche de fêtes ; on avançait, l'ardeur aux reins, opposant à ces larmes notre orgueil de mâles vainqueurs.

Allons, il y aura toujours des guerres, toujours, toujours..."   R. Dorgelès, les Croix de bois.


***



L'ampleur de la souffrance de 14 côté caché, côté femmes, aurait provoqué, plus ou moins amalgamée avec des sentiments dirigés par les idéologies, une sorte d'insensibilisation aux hommes, réflexe de défense inconscient personnel et conscient familial à la fois, indifférence post-traumatique de type isolationniste ou sécessionniste dans leur sournoise assimilation, consciente ou pas, des hommes à l'ennemi plus ou moins intime et « public ». Autant que dans les sournoises conséquences de l'attitude protectrice masculine cachant sa propre souffrance dans une fausse fierté fabriquée après-coup par d'autres qu'eux-mêmes.

Souffrance on ne peut plus réelle et peut-être impossible à estimer : certains sentiments sont-ils estimables ? S'il avait fallu estimer un quelconque préjudice moral fait au peuple des gens, une révolution aurait été accomplie de fait, que la « cérémonie du souvenir » permit d'éviter sans rien payer de la dette insolvable. Et pourtant, comme à chaque fois, le sens du mot humanité aurait dû être inversé ou plutôt redressé au profit du peuple, des peuples. Il n'en fut que plus tordu encore, pour on ne sait combien de décennies ou de siècles : depuis la Chevalerie vraie, le peuple n'a plus jamais été qu'un moyen infini, au sens instrumental strict, dans sa patience quasi-féminine.

Ce n'est pas le peuple, d'ailleurs, qu'il eut fallu sacraliser une fois pour toutes pour solder la créance de sang de 14, permettant ainsi de ne plus jamais recommencer, de préserver de vraies valeurs de paix, c'est quelques unes de ses vertus qui valent bien ces « meilleures » intelligences qui les employèrent au grand suicide collectif d'une civilisation de plus de 1000 ans. Mais ce fut le contraire qui fut décidé : la folie collective d'années de délire vitaliste compensatoire réorienté. Celle du début d'une autre histoire, dite moderne.

Mais la souffrance féminine était fissurée et insinuée par les subtilités – égoïstes ou altruistes, quelle différence ? – d'une trahison immense, réelle ou imaginaire. Ressentis et sans doute ressentiments latents et durables, transmissibles dans le secret des relations mère-fille, et peut-être superposables aux conditionnements éthico-religieux amalgamant dans l'imaginaire féminin de haut en bas des couches dites « sociales », sexe – et en particulier masculin – et mal, violence, crime, subversion, anti-socialité, sadisme, satanisme (…) face à une civilisation bourgeoise triomphante, basée sur le sacrifice dit pulsionnel, – qui est aussi, ni plus ni moins que celui du peuple – , pour reprendre un terme freudien consacré, mais aussi et peut-être encore plus sentimental. Domaine hors champ s'il en est un, ou plutôt domaine exclusif de sous-main, jusque là réservé à une Église qui n'avait pu s'empêcher de bénir les canons du suicide.

« Tout ce qui est essentiel est ainsi (…) déjà là : le dépassement de la violence par transmission du pouvoir à une unité plus grande qui se maintient grâce à des liens sentimentaux assurant la cohésion de ses membres. (…) Les lois de cette association déterminent alors à quelle part de sa liberté personnelle l'individu doit renoncer, lorsqu'il s'agit d'exercer sa force sous une forme violente, afin de rendre possible une vie commune dans la sécurité. Mais un tel état de tranquillité n'est imaginable qu'en théorie ; dans la réalité, la situation se complique du fait que, dès le départ, la communauté rassemble des éléments dont la puissance est inégale, hommes et femmes, parents et enfants, et bientôt, à la suite de guerres et d'assujettissements, vainqueurs et vaincus, qui se transforment en maîtres et esclaves. »   S. Freud, « Pourquoi la guerre ? », Lettre à Einstein.

Pour le père de la psychanalyse, tout – et d'abord les rapports familiaux – est simple et se réduit à de purs rapports de forces que des sentiments unifiés valident et que la loi légitime selon les dominations du moment.
Les femmes, idéologiquement, à un moment historique favorable au renversement de ce rapport, ont donc supposé en 14 , si on suit cette logique, à partir de la tentation alternative du système de production et de consommation naissant, n'avoir été jusque là, que dans une condition exclusive de vaincues en soi, d'oubliées de la jouissance de tout pouvoir dans le système. Les rapports amoureux et familiaux ne sont, pour Freud, que des rapports d'extériorité pure finalement, que les produits « marxistes » des conditions de vie extérieure, modifiables selon la météo de l'époque et des opportunités définissant identités et sentiments de soi et à soi en phase avec les réalités du monde historique moderne.

Le système de ces conditions est donc intervenu auprès de femmes seules, objectivement délaissées à un niveau supposé de dignité intérieure, dans un besoin matériel grandissant et un besoin de reconnaissance amplifié par la souffrance et l'humiliation de la perte-abandon globale subie, ou celle concrète de l'autre, provisoire ou pas, réelle ou pas,  ; avec le sentiment d'une revanche sociale à prendre, et de faire leurs preuves, provisoirement encouragée par le besoin industriel de guerre, puis de l'inévitable reconstruction-remplacement.

D'anciens sentiments périmés ont été remplacés par d'autres, de compensation, permettant « idéalement » d'oublier et réparer, de prendre un nouveau départ autonome dans la survie des temps et pour la charge éventuelle restante d'une famille, tout en étant reconnu et auréolé d'une certaine gloire d'utilité sociale et patriotique parallèle, avec la possibilité d'un statut nouveau meilleur, permettant certains transferts de sentiments de satisfaction, de pouvoir responsable et d'amour social, par delà l'intime familial en souffrance ou déraciné.

Possibilité leur a été donnée de sortir en vainqueurs retournés d'une situation de désastre intérieur par ouverture extérieure de et à la guerre elle-même, mais qui constitue aussi une négation pure et simple de leurs vrais vécu et besoins, eux-mêmes d'abord niés par le système. Les anciens sentiments du vieux monde, fossoyés subtilement et en douceur après la brutalité des recouvrements de ceux des hommes.

On ne peut nier l'horreur de certaines réalités vécues par les femmes. De l'avoir ignoré, le pire est venu : consumérismes et fascismes, notamment, en Allemagne. Elles ne permettent pas pour autant de réduire d'autres vérités, évidentes et vérifiables au quotidien depuis 14. On ne défait pas la confiance du monde par quelques idées théoriques, il y faut du temps et surtout un malheur construit et transmis, réclamant au mieux réparation, au pire vengeance, comme une veuve noire mafieuse organise le crime de ses enfants.

Il y faut même, pour être sûr de son coup, plusieurs malheurs culturels bien établis, bien douloureux, bien gravés dans la chair comme au fer rouge, comme pour imprimer l'illusion du monopole de ce malheur global en forme d'injustice personnelle. Il faut inoculer lentement, cruellement, un sentiment victimaire longtemps inavoué, et le laisser mûrir à l'ombre des haines rentrées interdites et inédites, comme le fascisme inocule la peste émotionnelle à cette même douleur de culture pour la manipuler, comme disait W. Reich, sachant parfaitement de quoi il parlait.

Vous avez dit fascisme ? L'illusion, comme la vérité, demande d'abord un chose : qu'on y croie, précisément là où la propagande entre en jeu. Exactement là où ça fait mal. Là où la « viande » a été bien attendrie, fragilisée, humiliée par une blessure ignoble. Et que de cette blessure lève la belle fleur du mal, si chère aux maudits des catacombes catholiques, des deux côtés de leur très Sainte Inquisition. De Baudelaire à Céline... Nos frères de France !

On ne peut conclure de tout ça, concernant les hommes de 14, que les horreurs sans nom qu'ils vécurent leur furent faciles et légères parce qu'ils exerçaient un soit-disant pouvoir sexuel, domestique, familial ou politique une fois revenus à la vie dite civile et à des temps dits de paix. Eux d'abord furent si profondément marqués qu'ils ne furent sans doute plus jamais, non plus, comme avant, et ressentant dans leur for intérieur le plus secret la double trahison, la double castration : celle de la mère dite patrie libérée et celle de la femme presque déjà dite libérée.

De leur sacrifice total rien ne fut retenu, apparemment et dans le sens induit des remarques sur l'attitude féminine générale – celle qui fait la loi-pivot tacite –, ni d'un côté ni de l'autre. Traumatisme de la guerre plus double trahison diffuse, larvée. Terriblement larvée, si on veut même, quand on pense au enfants poussés sans eux, et qui désormais ne se laisseraient plus guider que par des « intérêts » mutilés et illusoires, calqués sur ceux du « mouvement » des femmes pour un nouveau segment de marché à ouvrir sur les ruines de l'ancien monde. 

Celui de pères défaits et déchus, d'hommes désaxés ne pouvant plus chercher d'issue que dans une folie collective de rigueur ou une autre de plus : nationalisme, internationalisme, anarchisme primaire, étatisme, fanatisme, nihilisme, sexualisme, puritanisme, affairisme, mafia, drogues ou alcoolisme (…) Bref, tout ce qu'on appela avec une joyeuse humeur de compensation forcée, comme le sourire, les Années Folles, récupérant cette pathologie de masse latente pour dynamiser le nouveau monde de la consommation à venir.

« La production de masse appelait son corollaire l'individu sériel mêlant son héritage national aux autres espèces commercialisées. En se définissant lui-même, et ses désirs, à travers les marchandises de la production capitaliste, le travailleur serait implicitement conduit à accepter les fondements de la vie industrielle moderne. En substituant la notion de « masse » à celle de « classe », les hommes d'affaires cherchaient à forger un individu qui pourrait projeter ses besoins et frustrations sur la consommation des choses plutôt que sur la qualité et le contenu de son existence et de son travail.  (…) L'idée que la publicité façonnait un caractère national homogène était assimilée dans le monde du commerce à un courant de civilisation dont les effets culturels seraient comparables à ceux des grandes époques qui ont fait date dans l'histoire. (…) »   S. Ewen

Quant aux guerres, ces guerres dont Dorgelès nous prévient déjà, après 14, qu'elles dureront toujours et grandiront donc dans leur fonctionnalité propre et orgastique, n'est-ce pas aussi à cause de ce simiesque sentiment d'admiration des sacrifiés, transcendé par l'uniformité de la soumission, pour « le mâle vainqueur », qui fait guenon petite-bourgeoise une paysanne naturelle, sentiment trouble béni et baptisé de larmes refoulées, enfin jaillissantes, mais peut être, hélas, déjà plus de nerfs malades que de compassion asexuée.

Infantile et inconsciente reine d'un jeu de massacre qui lui échappera toujours, tendant des lèvres humides, mais déjà stérilisées, aux sous-chevaliers de la Mort en guenilles souillées, ces fiers vampires émotionnels involontaires manipulés jusqu'à l'os par les Sacrificateurs Officiels ?

Ne vaut-il pas mieux, « au bout de la nuit », ne pas sortir du religieux, que ces retours de manivelle séculière de masse et leur sous-mystique inflige, maintenant cycliquement, aux sécularisés de frais ou de longue date de tous poils – jusqu'aux ultra-modernes cliques terroristes pointant à l'aube crépusculaire d'un siècle qui s'annonce d'ores et déjà plus innommable encore que le vingtième ? Qu'auront apporté les religiosités séculières de remplacement sinon le chaos et l'apocalypse de masses désaxées, sinon l'institution du pouvoir caché de nouveaux Sacrificateurs plus sadiques encore que les anciens imposteurs de service ?

La souffrance provoquée par le nouveau Système est devenue organique, orgastique, orgiaque depuis 14, elle est le symptôme d'un cancer sentimental et émotionnel généralisé qui n'a rien à voir avec un cycle de renouvellement naturel. Il ne sera plus que le déchaînement incontrôlable d'un mal objectivement mystérieux par son désordre interne, et non pas irrationnel, si nous n'y mettons pas un coup d'arrêt radical non-violent, parfait.

Ce sont des cycles d'anti-nature commençant à dérouler devant nos yeux épouvantés et vains leurs arabesques d'horreur industrielle et psychologique : il était si naïf de croire pouvoir ne payer aucune note pour les infamies, faites à la vie et à sa dignité, sur lesquelles nous continuons à construire un Système qui prétend nous faire (mal) vivre et... mourir (de tout). Dans ce sens, et en faveur de certaines femmes précises et fidèles, 14 fut sans doute la lâcheté majeure de sa « nouveauté ».

Mais ce qui nous intéresse ici vraiment c'est ce qui fut l'opium de son peuple, poilu et impubère, autrement plus difficile à dénoncer que ne le fut l'ancien, si pur et simple, paradoxalement, comparé à lui, non par nostalgie, mais par une lucidité qui nous suicide sans appel, comme par une sorte d'effet secondaire à retardement.

Nous ne sortirons pas du Labyrinthe par la Forme, cette matière dont il fut constitué un fusil dans le dos, revolver sur la tempe, couteau sous la gorge ou épée au dessus de la tête comme la bombe d'un « bien » hiroshimesque. Notre devoir absolu est de voir de quoi le Labyrinthe est fait, à chaque instant, comment il fait en nous, depuis 14, pour subsister, durer, s'éterniser.

 En clair, trouver qui nous suicide : il n'est pas avéré, contrairement aux apparences, que ce soit nous-mêmes. Qui tire, au plus près, nos ficelles intimes et pourquoi ? 68, non dans sa pensée corrompue, mais dans son esprit spontané, fut une première question, vite étouffée sous la sur-consommation de masse, une première question résurgente de 14, puisque la réponse appartient à la jeunesse, non de consommation, mais spirituelle, celle qui se sacrifie avec une innocence ancienne, inutile.

 L'un des objectifs secrets de 14 fut peut-être l'élimination de cette jeunesse d'esprit traditionnelle, disparition officielle que 68 a démentie violemment avant de sombrer corps et âme dans la Forme labyrinthique des tranchées générationnelles et du genre contre toute culture authentique en contre-offensive.
La seconde question sera non-violente et parfaite.















mardi 22 décembre 2015

ABANDON ET CONTRE-DON






"Si vous créez certaines conditions pour amener quelqu'un à agir d'une manière donnée, vous verrez beaucoup plus clairement toutes les implications du problème et, en manipulant certains facteurs, vous pourrez obtenir un effet."
                                                                                                 Skinner

"Est-ce qu'il y a dans l'homme une liberté et une dignité suprêmes ? Est-ce que la condition humaine peut être transcendée ? Est-ce que la condition sociale peut être transcendée ? (...)
Crânes lisses, têtes ovoïdes, dépourvues d'organes des sens "mais sur lesquels le signe mathématique de l'infini dessine parfois l'emplacement des yeux absents..."
                                                                           M. Lancelot, M. Jean   




Tout oublier : non pas effacer, mais laisser se graver l'éternité au fond de soi – inconscient non formaté – seule, sans moi ni personne.
Ne pas savoir ce que l'on sait, sans le renier, dans un acte spontané formel. Exprimant simplement l'inexplicable vertu d'une mémoire non diluée, intacte.
Laisser l'issue visuelle et sonore seules ouvertes au passage. Fleur exotérique naïve, porteuse discrète d'immortalité traquée par les machines dans la nuit systémique enveloppant le monde de sa toile huilée comme une arme de guerre.

Tout absolument tout oublier – refuser la puissance de la mémoire enregistrée, l'ignorer comme l'enfance de l'art ignore l'expérimental canonisé des solidifications massives de vies pétrifiées et empêtrées de conscience malheureuse.
Être conscient n'est pas avoir conscience. Seule la grâce de la vie et de la mort crée cet être-là-avec, le restitue à la lumière, révélant l'ouverture et l'élargissement.

Il n'y a que la politique pour prétendre s'instituer en valeur acquise. Qu'est-ce qu'une mémoire libre sous un crâne ordinaire, sinon une conscience jamais éteinte ? La conscience n'a pas de fesses pour s'asseoir sur un concept de, ni de jambes à son cou pour fuir ce qui est. Elle est avec, par delà la fusion ou l'effusion, ni mobile ni immobile. Elle ne brûle pas d'être : elle est ce qui brûle, avec ou sans douleur, selon le temps ou le lieu. Face au statique étatique comme au flexible fuyard.

Flamme errante dans les circuits nerveux et neuronaux, sentimentaux et génétiques, logiques et intuitifs, physiques et métaphysiques, insaisissable essence sous son enveloppe naturalisée. Pour que vive une vérité, si rien n'est jamais acquis, tout est perpétuellement donné et pardonné, à la condition taoïste de savoir sans savoir et d'être sans être dans un avoir sans avoir. Libre comme le loup ou le cheval sauvage des steppes perdues d'un imaginaire in-construit, fondateur, initiateur final, déposé au fond de tout vent comme réponse dans la question qu'il ne faut plus formuler. Celle de la vie avec la vie : la vérité est l'eau vive et subtile des montagnes insurmontables. L'eau ne parle pas, elle chante en courant.







dimanche 20 décembre 2015

PARMI LES ROBOTS # 1 LE SOLEIL DES PRAGMATICIENS


  Méditation à partir d'un texte de Clausd.










C'est le règne de la quantité, prophétisé pour notre malheur absolument, par René Guénon, loi exponentielle de notre pullulement, à partir du « croissez et multipliez-vous » biblique chez nous – mais en concurrence, d'abord vitale, puis pour le pouvoir, avec tous « les autres » peuples, pourtant de même espèce... Même si, pour un certain nombre d'entre eux la survie n'a jamais été remplacée par une pure idéologie de domination. C'est ce règne étendu qui fait que nous devenions si « follement nombreux ».



Loi du nombre qui, parait-il, fait démocratie plutôt que celle de l'élevage industriel du parc. D'espèce de qualité, nous voici devenus produit de masse infestant le marché de la vie sur terre. Robots humains fabriquant des armées d'autres robots, beaucoup moins humains, comme dans Star Wars.



La question de « l'identité » commence dès sa perte, dans la noyade sérielle du standard. Mais elle n'est que l'image de ce que nous sommes ou étions avant cette déperdition éperdue qui dure et perdure. Elle est liée au moi lié, mais naît du délié autonomiste : chez nous, depuis la Renaissance, plus de centre ni d'unité cosmo-humaine, on a tout fait éclater au profit d'un relativisme théorique, élevé à partir du matériel, lui-même hissé en imposture au niveau spirituel : toute production et reproduction – esprit et matière – ayant chuté de l'artisanat naturel à l'industriel massifiant.



Toute vertu intérieure propre de l'être progressivement anéantie et « recréée » par l'image, le double, la copie, la re-présentation, l'idée, l'individu standard, l'unité quantitative moyenne ou médiane, – par une médiatisation, révisée revendeur anonyme en somme. Copie qui permet le moule et l'amalgame d'un hasard quantifié : découpe de la ressource humaine au km. Révolution nazie.



Chaque chose, chaque être, défini désormais a contrario ou à l'identique selon un code dialectique binaire permettant une dynamique énergétique close, mais susceptible d'une progression linéaire théoriquement illimitée par ajout ou multiplication combinatoires de briques basiques, incluant le plus grand des hasards, vendu comme « créateur ». Ce qu'est devenu notre être là-dedans ? « Le primitif sentiment d'appartenance clanique », disparu avec lui : ce qui cherche à le remplacer n'est qu'un sous-produit marketing de plus : nous-mêmes « moi » comme pur rapport de force intériorisé, minéralisé, fossilisé. Moi non plus centrifuge, mais centripète, décentré de lui-même comme unité culturelle naturelle exorbitée. Œdipienne.



Un sentiment clanique vrai demande sans doute à être renouvelé, comme la vie – sans détruire le clan, source et ressource d'être au sens de canal plus que d'identité, source le traversant – , alors que tout clan ne peut qu'évoluer, sans doute jusqu'à devenir, à l'extrême, un jour, purement électronique, comme dans le film Matrix. On ne dépasse un stade qu'en le conservant, comme le sait malheureusement très bien le mauvais bourgeois du bon sens.



Non seulement le dépassement, fut-il anthropologique, sinon le spirituel n'a pas lieu d'être, est possible, mais il est la seule issue face à la quantification cancéreuse qui nous atteint, encore plus est-il devoir absolu d'humanité, plus impératif que celui, trop animal, de survie « spéciale ».



Dépassement ce qu'on ajoute à l'être, non ce qu'on augmenterait illusoirement de réalité, amélioration de ce qui est, donc plus-être, non au sens animal de surhumain, mais éternel de plus-qu'humain, dès qu'il ouvre, ce portail naturel, au cosmos des mondes. Ceux qui régressent, ceux qui s'enferment dans leur caverne, qu'elle soit technologique, logique ou mystique, moderne ou traditionnelle, refusant le défi de la lumière intérieure.



Il faut définitivement rectifier la première phrase : il n'y a que l'être qui ajoute qualitativement, indiquant par là un niveau de vie à la fois original et originel. La vie à cette altitude, devenue hérésie pour la science moderne, attendant d'être considérée comme criminelle. 

La culture n'aura pas tant besoin demain de grands esprits que de nouveaux héros. Héros de la classe spirituelle côtoyant l'ouvrière désœuvrée et la paysanne dépaysée au sens strict : plus la technologie progresse, plus l'humain régresse, comme par renversement inversement proportionnel aux exactions d'une puissance délirante, dans une orgie sexuelle sadico-sataniste « naïve ».



Immortalité matérielle, cauchemar égyptien d'enfant malade maintenu par des articulations d'acier mental au cœur de la dés-incarnation blanche de la peur et de sa misère noire. Pitoyables petits Dark Vador perfusés sous les sun lights liquides permanents au ventre de la Bête Branchée sur la dé-phase autonome cartésienne machinée, truquée. Gélatine vraisemblable prête à l'emploi. « Être ou ne pas être ? »  Soleil vert des « pragmaticiens ».


Voir aussi, à partir des deux textes :
http://www.pearltrees.com/s/file/preview/122379536/VivreparmilesrobotsdHkClsd.pdf 






vendredi 11 décembre 2015

BINGO CRÉPUSCULE # 3 LA MARQUE DE 14 : JE T'AIME MOI NON PLUS



        « (…) les tranchées de première ligne appelées Bingo Crépuscule (...) »  Wikipedia




Rappel : La guerre n'est-elle pas d'abord séparation, dans tous les sens du terme ? La sécession de ce qui est lié et relié, dé-construction au propre et au symbolique ? Plus loin encore, il est évident que la fission existentielle et essentielle provoquée par elle en répercuta encore, petit à petit, en accord avec une industrie devenue folle, une autre, plus radicale et définitive : celle d'avec la Nature, ce axe de l'ancien monde, abattu comme une statue du mal, après Dieu – non celui des cléricatures assises, obscènes, mais des premiers hommes.


***

    " (...) qui eût parlé notre langage nous aurait peut-être fait comprendre que nous étions dès ce moment marqués pour toujours, qu'il ne dépendait plus d'aucune administration de nous restituer tels quels au monde que nous avions quitté. "  Bernanos, "Les enfants humiliés ".

    1914, occasion historique du début d'un féminisme de masse, qui, sous couvert de « légitimes » égalités juridico-économico-civiques, a marqué dans les fait métaphysiques, la rupture et le séparatisme spécifique « des femmes », embusqués derrière le constructivisme historique de faits officiels, avec, dans ses développements ultérieurs, poussés aux extrêmes, comme il se doit, une surenchère de violence "humaine" surpassant, par certains côtés, celle qui, au nom d'une tradition aussi trahie que toute révolution elle-même, écrasait toute féminité authentique.

    Plus que l'occasion d'une émergence, avortée de plus, d'une vérité humaine éternelle, ce qui nous intéresse c'est l'inédite révélation concernant ceux qui n'ont jamais voix au chapitre dans notre ordre culturel. C'est essentiellement ce que cache et occulte en profondeur, derrière son image populaire médiatisée, le vraisemblable d'un fait fabriqué désormais traditionnellement intégré. On ne fabrique pas du faux avec du faux.

    Si on a pu rapporter que certaines femmes, sans doute pas uniquement « munitionnettes », avaient « souhaité une guerre longue », c'est inévitablement que, pour celles-là, les hommes étaient devenus (ou demeurés) dans et avec le système, non seulement des concurrents économiques à éliminer objectivement en collaborant avec l'industrie de guerre, ennemie du genre humain en soi, mais encore plus, des ennemis tout court dans la dite très excusable lutte pour la survie en des temps apparemment maudits. La préservation abstraite et égoïste du principe de survie, violant, comme il se doit en bonne stratégie politique, tout principe élémentaire partagé de vie.

    

    Où l'on voit aussi, en filigrane, que celles, courageuses et héroïques qui se seraient élevées contre une guerre qui assassinait plus encore la dignité que le corps humain seul  en lui-même, n'auraient pas seulement été réduites au silence par le système qui achetait en solde les autres, mais encore et aussi, par de prétendues sœurs luttant pour une soit-disant égalité de droits aux pouvoirs juridico-économiques à l'intérieur de ce même système, et ceci de n'importe quel côté belligérant.

    Tout ceci fut, nous dit-on, (pour revenir à la fabrication d'une nouvelle idéologie) "temps de guerre" : situation exceptionnelle qui libère et renverse les valeurs, bien que la logique cachée du raisonnement soit : plus jamais comme avant. L'exception devenant de fait la norme future, comme la magie de renversements paradoxaux inverse la forme d'une phrase sans en modifier le sens. La logique voulant que les enjeux en présence deviennent plus forts encore et déterminants dans les temps de paix à venir, semée et enracinée dans des esprits reconfigurés au manque -- en désir et volonté de consommer formatés par les propagandes naissantes pour la création de besoins "nouveaux".

    On ne peut qu'être frappé par cette mise en concurrence de tous par tous, totalitarisme mou engendrant l'égoïsme pur et dur légitimé d'avance d'une guerre égalitaire de tous contre tous, faisant penser au guerres totales modernes entre toutes les unités humaines, pour une domination toute aussi totale que pseudo-démocratique d'un système coalisant et trustant librement certains intérêts spécifiques, achetant et salissant toute autre forme de liberté à l'intérieur de ce cadre, et notamment la plus affaiblie. La guerre des sexes n'y faisant évidemment pas plus exception que celle des générations (...), il est bien logique que le sexe dit faible ait été subtilement enrôlé, parallèlement et sous couvert de libération, sur ses illusions traditionnelles.

    Ce que l'on nomme « histoire », dans cette sorte de marché « égologique » de dupes ressemblant à celui, d'une part du gonflage de la grenouille de la fable, d'autre part à sa cuisson, cette Histoire que l'on prétend « faire » ou plutôt faire faire, a rarement un rapport quelconque avec la réalité non-psychologique des choses et des gens. Ce que l'on pourrait désigner comme la partie immergée de l'histoire, se détermine tout aussi rarement en tant que réalité économique factuelle, autrement qu'à partir d'un minimum – pour ne pas dire un maximum – de souffrance. Souffrance transcendée pour certains, mystifiée pour d'autres et pour beaucoup, plus encore, sacrifiés que libérés des illusions qui les dominent mentalement.

    Il est une chose de ce système que Freud, par exemple, légitime tout naturellement comme réalité pseudo-normale dans son principe, c'est la violence matérielle établie, constitutive de tout pouvoir pseudo-constructif, normalisée par une culture qui se veut définition indépassable de « la » civilisation. Dans ce sens, la guerre est sans aucun doute la première des violences établies, alors que toute propagande actuelle pousse à croire qu'elle proviendrait du domestique – même si l'héritage romain est, chez nous Français, loin d'être affaire d'enfants de cœur, au strict et au figuré – .

    Quelle est la violence la plus profonde, au sens de plaie, – et non la plus formelle – , que la guerre puisse porter à l'humain ? Sans aucun doute, la destruction des liens, et tout premièrement de confiance – comme ne le sait que trop bien le politico-financier. Quelle confiance ? Celle qui fait tout simplement qu'il n'y a pas de confiance possible sans confiance de soi, l'autre soi de l'autre.



                             « Croire en votre propre pensée, croire que ce qui est vrai pour vous au plus secret de votre cœur est vrai aussi pour tous les hommes (…) Exprimez votre conviction profonde, et son sens deviendra universel ; car le moment venu, ce qui est le plus secret devient le plus répandu (…) L'homme devrait apprendre à détecter et à observer cette lueur qui, de l'intérieur, traverse son esprit comme un éclair, plus qu'il ne prête attention à l'éclat qui brille au firmament des bardes et des sages. Et pourtant, sans lui prêter attention, il écarte cette pensée, car elle est sienne. En toute œuvre de génie nous reconnaissons les pensées que nous avons écartées ; elles nous reviennent avec une certaine majesté née de leur caractère étrange. Les grandes œuvres d'art (…) nous enseignent à nous soumettre à notre spontanéité avec une inflexibilité enjouée et cela d'autant plus que le chœur des opinions se trouve dans l'autre camp. Sinon demain, avec un bon sens magistral, un étranger énoncera précisément ce que nous avons toujours pensé et ressenti, et nous, tout honteux, serons obligés d'admettre de la part d'un autre ce qui était notre opinion propre. » R.W. Emerson, « La confiance en soi. »


    Le rêve de promotion sociale des "munitionnettes 14-18", double trahison habillée de « chic » parisien quand, ailleurs, dans des champs endeuillés d'hommes, des « femmes courage » s'attelaient comme bêtes de somme à des charrues endeuillées de chevaux, recevant parfois les conseils séculaires de survivants cavernicoles de trous d'obus par courrier, attendaient la fin du cauchemar contre-nature, avec le retour du « guerrier » perdu éperdu.

    Que la bien-pensance sociétale productive moderne, mais aussi stalinienne standard surnageant dans le bouillon de culture, puisse voir dans ce constat modéré évident « comme » un relent de pétainisme écolo-bobo new-âge (...) crachant dans la soupe industrielle populaire, ne peut que confirmer la froideur du couperet social séculaire tranchant le mystérieux nœud de patience insoumise et de confiance imprenable qui lie l'humain « inurbanisé » par un invisible cordon sorcier, aurait dit Nougaro, à la terre-mère, d'abord côté femme, côté Gaïa.


    Là se parachève la double trahison, et nulle part ailleurs, comme en Terre Indienne, rouge de sang. Le père Goriot avait tout compris. La souffrance humaine, et en particulier la féminine, quand elle est extraordinairement vraie -- comme celle des hommes dont elle est l'une des clefs -- ne peut jamais être objet de peur, mais toujours de honte en conscience.


    Son encre de sang est indélébile, comme sa mémoire réglée, par delà toute réécriture et soit-disant "correction" : la souffrance ne souffre "d'idéalisation" dans aucun sens, sa reconnaissance est muette, apatride et apolitique, asexuée et "araciale", anhistorique et intempestive, atemporelle, areligieuse, "anarchiste" au sens positif et naturel asystémique. Ce ne peut être que le contraire exact de l'abstraction qui la fabrique et qui n'a, strictement, jamais rien eu de particulièrement viril et encore moins de précisément humain.





















    vendredi 4 décembre 2015

    BINGO CRÉPUSCULE # 2 LA MARQUE DE 14 : LA VIE SANS LA VIE





    « (…) les tranchées de première ligne appelées Bingo Crépuscule (...) » Wikipedia

    Rappel 

    (…) Cette série de méditations métaphysiques sur la Grande Guerre, crime de masse majeur contre l'humanité, considéré par le système culturel nouveau comme l'accouchement fertile d'une modernité triomphante catapultant nos sociétés occidentales sur les sommets dits inédits d'une civilisation vendue comme « avancée ». Elle observe le subtil et l'impondérable humains de ce prétendu progrès dans l'esprit et le cœur de nos peuples à partir de racines, à la fois survivantes à l'holocauste pré-nazi de 18 millions de morts, et, surtout, implantées au forceps au cœur perdu du mal mondialisé dont la France fut l'un des théâtres, parmi d'autres, de la cruauté la plus temporellement abyssale (...)

    ***



    « L' homme s'est effondré en tas, retenu au poteau par ses poings liés. Le mouchoir en bandeau lui fait comme une couronne (…) Il a fallu défiler devant son cadavre, après. La musique s'est mise à jouer Mourir pour la patrie. » R. Dorgelès, Les Croix de bois.






    LA VIE SANS LA VIE

     


    1. Aucune théorie posthume ne recollera les morceaux de l'éclatement de souffrance que provoqua 14. Pour approcher, il ne suffit pas de remonter aux vestiges historiques de réalités ré-écrites, il faut aller aux éternelles.
      Leur faire exprimer une ou deux vérités profondes – y gisant pour toujours – de notre civilisation d'Europe.
    2. Partir de l'arrachement, du déracinement des peuples à leur vraie vie, à leurs valeurs les plus précieuses. Quelque chose a été, en ce qui les concerne, brisé et nié, au psychique comme au spirituel. A été profané, – rendu profane –, comme si souffrance et mort pouvaient l'être gratuitement, sans conséquence, aussi bien pour le bourreau que pour la victime.
      Une innocence « anthropologique », pour parler euphémisé laïque, est morte, là et ici même, en 14. Cette mort est une marque maudite, indélébile, ancrée dans le subconscient populaire comme l'inverse exact de Dieu en quelque sorte, dans un sens très précis, logé par delà toute croyance déterminée. À partir de là, nous sommes devenus ce bétail pré-nazi.
    3. Tout ce qui n'est pas lucidement dérivé de cette mort, devenue symbolique, est diversion sous les recouvrements. Évidemment, les morts ont toujours tort, mais seule compte, à ce niveau, l'approche de l'aura terrible du mystère humain dé-fondateur, déshumanisant, dans la remontée à la mutation anthropologique imposée par « la force des choses ».
      Le sens de ce mystère est une « incompréhension », toujours subconsciemment, trop profonde pour le simple inconscient, latente et active, qui refuse cette folie normalisée que fut 14, légitimée aujourd'hui comme matrice de la modernité actuelle, même si l'on a toutes les raisons instituées de croire dans sa réalité effective apparente et toujours cachée : nulle barbarie ne pouvant encore envisager « l'humain » en face. Mais pour combien de temps ? En attendant l'incompréhensible, dans ses conséquences les plus élémentaires, ne cessera plus de nous interroger en vain si nous effaçons cette mémoire interdite, au figuré et au propre.
    4. Aucune lucidité ne peut exclure le respect traditionnel sauf à tomber dans un cynisme criminel, hélas si banalement moderne. C'est bien lui qui déclencha le jeu de massacre de 14 et déclenche encore et toujours ceux d'aujourd'hui. Une sorte de cynisme objectif, réaliste, dont les chiens eux-mêmes seraient bien incapables, de par leur fidélité légendaire : il y faut une chiennerie enragée, pas moins. Une peste aurait dit Camus, un nihilisme de dégénérés, Nietzsche. cette frénésie sado-sataniste a envahi le monde depuis 14 et engendré un Absurde Métaphysique que pointa si bien, mais atrocement seul, l'auteur de l'Étranger.
      Le trauma provoqué par cette frénésie sacrificielle sélective, nul, comme pour les atteintes au climat planétaire, ne pourra en mesurer ni l'ampleur ni les conséquences inouïes, non encore toute abouties, puisque tout, malgré tout, se transmet à l'infini. Tant que cette ampleur de l'onde de choc n'aura pas été, au moins, psychiquement reconstituée, nous en serons réduits à ne questionner qu'un monde muet d'ignorance, parfaitement absurde. Pris que nous sommes encore dans l'invisible chaîne de ses causes et effets, propagations multiformes, intérieures et extérieures, de la déflagration tans-générationnelle produite.
    5. Parmi les facettes de cette réalité sur-réellee – la naissance du surréalisme lui étant concomitante, avec les fameuses lettres de Jacques Vaché à Breton, la mutation familiale et féminine est sans doute la plus secrète et profonde à approcher, par delà les grilles modernes de catégories d'analyse orthodoxe. Mutation que l'on ne peut que ressentir à l'intérieur de nos vécus hérités.
      Dans le témoignage unique de plus ou moins proches, ici et là, dans une mémoire essentiellement parallèle, nous continuons à l'incarner jour après jour, dans l'instabilité centrale de nos vies mêmes, que le système recale toujours provisoirement, en essayant cyniquement d'en faire une dynamique recyclée, moderne et libérée, piégeant une génération après l'autre à ses illusions de progrès bâti sur du crime habillé. Tellement, qu'à la fin, tout ça fait symboliquement penser à un Hiroshima ontologique et moral. « Je suis un mutant » disait Ferré.
    6. On a dit que 14 a été l'occasion ou l'opportunité du mouvement féministe de libération des femmes d'hommes qui, quand ils revinrent – et Dieu sait combien et dans quel état –, « n'avaient objectivement plus leur place », la vie ayant continué sans eux. On aussi penser le contraire : qu'elle n'a pas pu continuer normalement sans eux, et qu'elle s'est déviée, désaxée vers des valeurs de remplacement prêtes à « l'emploi ». Dans la famille, les relations, les rapports, les statuts, les rôles, les « fonctions » des pathologistes, et plus largement dans une société semi-dévitalisée, corrompue comme les cadavres qu'elle produisit industriellement.
      Ce qui regarde les sentiments d'abords, les instincts, les logiques affectives, les reports, les re-motivations, les compensations, le formatage, la construction des ego et l'horizon de leurs ambitions vitales. Et aussi les culpabilités cachées, instrumentalisées, déchargées, débarassées, défaussées.
    7. Incontournable, comme la « catastrophe », avec son inévitable nouvelle donne, la moralement obligatoire bonne nouvelle amalgamée à l'amputation, le changement produit produisit sa propre dynamique de vases communiquants : le monde pouvait continuer à tourner sans hommes masculins. La preuve sanglante était scientifiquement établie. Le pouvoir allait changer de main, se moderniser, avec toutes les illusions qui traditionnellement vont avec lui.
      Une humanité meilleure avait prétendument émergé de l'horrible purge, moins primaire, moins terre à terre, moins originelle, plus évoluée – ah ! L'évolution, ce diplôme temporel phylogénétique – avec de nouvelles promesses alternatives systémiques, conservatrices et révolutionnaires objectives. Une humanité nettoyée du passé, une humanité de table rase, après la terre brûlée. Une sorte de macabre mise à zéro des compteurs sur le marché « ouvert » d'une intériorité entièrement moderne, à reconstruire sur les bases « transcendantales » de la science économique. Quelle exaltant idéal ! Société des Nations ! Propaganda !
    8. « On » savait désormais – et notamment la propagande commerciale – qu'une moitié du monde pouvait fonctionner sans l'autre – comme demain nous saurons, hélas, qu'il pourra fonctionner sans femme ni homme, avec un genre bien neutre. Le sexe n'a rien à y voir : la guerre, sous toutes ses formes (militaire, civile, religieuse, économique, sexuelle, raciale, psychologique, culturelle (...) n'a jamais été qu'une technique de continuation pour les uns, d'extermination contre les autres.
      La preuve sanglante en avait irrémédiablement été faite et il faut mesurer les implications de ce constat « objectif », un peu comme celles qui suivirent Hiroshima et la fission de l'atome. Objectivité dont la logique de l'absurde confine à l'irrationnel le plus strict comme conséquence ultime de toute logique du système qui l'engendre à court, moyen et long terme. Il faut souligner toute l'implication pratique d'inhumanité immédiate de la chose, « réalisée » à partir du civil, quelques années plus tard, par le socialisme racial du nazisme ou matérialiste-internationaliste opposé, tous deux activés par la même tendance secrète de fond.
      Celle des machines pour exploiter ou pour se libérer, ce qui dans le contexte économique, revient exactement au même au niveau de la fin et des moyens. 14 a mis les machines au pouvoir sur les corps martyrisés, mais surtout dans les têtes, où elles ont pu avantageusement remplacer Dieu lui-même, en quelque sorte ridiculisé par une sorte de puissance infernale de feu et de production, elle-même légitimée par l'addiction sur-nihiliste guerrière.
    9. La France de 14 était rurale. Giono dit quelque part que les femmes paysannes, en 39, en voulaient beaucoup, sans oser le dire, à leurs maris sur le départ. Ce qui, concernant 14, ne peut être qu'une certitude humaine immédiate quasi absolue. Mais la question n'est pas tant de s'interroger sur le courage ou la lâcheté des hommes ou des femmes : on sait comment un refus d'obéissance était payé. On peut tuer ou faire tuer n'importe qui avec l'amour de l'autre. C'est un ressort traditionnel infâme de la mécanique socio-familiale.
    10. Ce qui compte et comptera toujours plus que le reste, c'est ce que la chose, ce que « la force des choses » brise, l'endroit précis où le coup est porté pour écarter l'obstacle économique d'une humanité exemplaire et libre. Ce qui compte c'est donc ce qui a été tué, anéanti par ce que l'on nomme improprement « les forces de l'Histoire », comme si personne ne la fabriquait cette histoire-là, quasi-transcendantale.
      14 fut essentiellement une guerre faite par des paysans contre la paysannerie, au sens de civilisation, parallèlement à celle faite par une certaine aristocratie restante contre une certaine aristocratie d'esprit. C'est à dire les valeurs essentielles d'Europe continentale, non pas tant d'ailleurs transcendantes en elles-mêmes que dans leurs liens naturels spirituels hérités de siècles de patience, de foi et de philosophie naturelle, d'intelligence. 14 acheva le travail que la violence totalitaire de l'évangélisation romaine n'avait pu mener à terme.
      Dans ces valeurs naturelles, patriarcales équilibrées, (on pense à la place de la femme et du respect profond qui lui est montré dans la société celtique, société sans histoire, éliminée par cette même Rome), les relations familiales et entre les sexes étaient naturellement centrales, sans que la famille servit d'objet instrumental de structuration idéologico-étatique asservi à l'industriel et sa société de consommation, vendus comme progressistes et libertaires.
    11. Un pays, mais aussi une civilisation populaire incluant les parties en guerre, du jour au lendemain brade ses valeurs pour celles du marché, de l'industrie et de la technique purs : petit commerce, paysannerie, artisanat et culture populaire et de l'élite appartiennent désormais à un monde disparu ou en voie de disparition, un monde archaïque, arbitraire, irrationnel, sale, étriqué, pauvre, sous-développé.
      Ceux qui hésitent ou attendent de voir sont des attardés en retard, et ceux qui résistent, bientôt – après 39, des traditionalistes plus ou moins suspects de fascisme. Qui désormais, voudrait revenir en arrière et perdre tous les pseudo-avantages d'une modernité triomphante, sinon des traîtres au Progrès ou pire : des ennemis de ce nouveau dieu ? Un siècle après, cette idéo-logique fonctionne toujours à plein régime : ce qu'il faut détruire est tellement énorme qu'il y faudra 4 ou cinq générations après 14. Le retard devenu une honte nationale.
    12. Cette société meilleure des lendemains qui chantent sur le sacrifice de l'humain est un rêve américain, avec ses sensations et plaisirs toujours renouvelés, des contraintes toujours plus allégées au psychologique et un travail dur, mais efficace, abstrait, payant, égoïste, procurateur, supérieur, source de pouvoir matériel et de reconnaissance sociale, de réussite, de profit et de puissance ; aristocratie morale privée sous un label démocratique conforme aux normes juridiques humanistes internationales.
      Comme on dit aujourd'hui des guerres actuelles, les plus réalistes pensant déjà et d'abord à l'après comme à un objectif premier implicite : reconstruction et remplacement. Quand De Gaulle prit Paris, les amis américains avaient déjà un plan pour la France.
      Après le militaire, la restructuration administrative et civile, morale et culturelle. Autrement permutation et transmutation des esprits. Comment peut-on douter un seul instant que 14 ne libéra l'énergie nécessaire, par delà le nihilisme transitoire nécessaire des massacres, à de nouvelles guerres pacifiques, de temps maudits dits de paix, culturelles et civiles ? Celles des âges, des sexes, des races, des classes, de religions, des nations, des économies et des techniques ? Dieu que la concurrence est belle !
      La guerre n'est-elle pas d'abord séparation, dans tous les sens du terme ? La sécession de ce qui est lié et relié, dé-construction au propre et au symbolique ? Plus loin encore, il est évident que la fission existentielle et essentielle provoquée par elle en répercuta encore, petit à petit, en accord avec une industrie devenue folle, une autre, plus radicale et définitive : celle d'avec la Nature, ce axe de l'ancien monde, abattu comme une statue du mal, après Dieu – non celui des cléricatures assises, obscènes, mais des premiers hommes.