vendredi 23 octobre 2015

L'ÉTERNEL RETOUR DE CAMUS # 1 L'ÉTRANGER DE VISCONTI









« Je n'ai pris aucune liberté avec l'œuvre de Camus sauf quelques coupures nécessaires dans la transposition de l'écriture à l'image et du style indirect au style direct. [...] Pourquoi trahirais-je une œuvre que j'ai aimée et que j'aime ? La fidélité n'est pas manque de pouvoir créateur. » Lucino Visconti



« L'Étranger » de Camus, sans doute l'un des romans des temps modernes les plus lus au monde. 

Parce que chacun, n'importe où, s'y reconnaît un peu-beaucoup, identifiant obscurément, mais en profondeur cachée, une sorte de sociologie du système qui partout gère nos vies et valeurs. Valeurs auxquelles nous sommes censés adhérer comme à un parti invisible, mais omniprésent.

Auxquelles nous sommes censés croire ou plutôt faire semblant de croire, comme tous ces croyants du dimanche.



Crime, dans ce réquisitoire par l'absurde contre l'absurde du système ou contre un système de l'absurde, si proche par certains côtés implicites, atmosphériques, de celui du « Procès » de Kafka, se résume d'abord et tout entier, au niveau formel de l'Accusation, dans la délinquance « objective » en soi de ne pas faire ouvertement semblant « d'y croire » comme tout le monde ; et surtout avec un naturel si existentiel qu'il en devient presque paradoxalement "innocent" comme un vieil enfant par rapport au mal profond, systémique.



Au vu de la bassesse générale du monde ambiant trempe plus que vit Meursault, son meurtre paraît finalement relativement léger en responsabilité profonde, comme ces efflorescences apparemment absurdes de crimes récurrents  n'obéissant qu'à l'air du temps, en ces périodes éternisées dites troublées, aux repères mouvants, selon les retournements conjoncturels de finalités aussi incertaines que manipulées.



Meursault, lui, est le contraire d'un manipulateur, mais les détails retournés contre lui le désignent comme tel, responsable pour et à la place d'un système qu'il semble ignorer, comme dans un défi qu'il ne pose pas, mais qui finit par le définir par défaut, au cœur du soupçon investigateur de mobiles facteurs. 

Le mal social, sa pathologie patente-latente, sont traités dans une pure logique nominaliste : il faut détruire le symptôme à la source, tuer le messager, le porteur « sain » pestiféré. 

Vision judiciaire clinique, froide comme une cellule de 1984 ou de Brazil. Ce sont les formes qui définissent le fond du jugement à venir. Les manières de vie de l'accusé sont en cause, considérées comme la source du mal, non comme ses conséquences. Il y a inversion de principe du principe humain.



Le crime est défini par son contexte, jamais en soi. Ce n'est pas Meursault qui est jugé, mais son image interdite, réputée repoussante : elle définit le crime, elle ne peut qu'en être l'origine, non le système qui la génère dans une sorte de dégénérescence douce et molle, tiède et fétide, étrange, étrangère à l'humain dans sa vérité vécue. Le système n'est pas responsable, Meursault, lui, est irresponsable dans le mauvais sens.



Quelle est la position de celui qui fait semblant de croire à la validité établie de l'absurde ? Sinon celle d'un système banalisé, se servant de chacun pour réaliser ses basses œuvres quotidiennes ?

Les systèmes des vraies-fausses valeurs qui nous font vivre ou échouer ou refuser, sont des systèmes de systèmes elluliens. 

Nous sommes ses médiateurs incarnés ou désincarnés, volontaires ou involontaires. 

Même celui qui refuse ou échoue, le fait au nom du système, avec -- pour ou contre -- ses valeurs et leur vide de simulacre remplissant notre trop plein "naturel" de vie, sinon où serait l'échec ou le refus ?



A moins que ce refus ne soit d'une autre trempe que celui qui nie ce qui le nie, pour affirmer sa propre négation, finalement conforme défensive, humaine, coupable-innocentée, couverte et recouverte.



Meursault ne croit ni dans l'absurde ni contre lui, il le vit et le subit sans comprendre : qui, d'ailleurs peut la comprendre, cette absurdité du monde ? 

Il n'accorde pas de valeur spéciale à ce monde, tout en en jouissant comme il peut ; ce qui fait qu'il lui donne une relative valeur, une valeur pour le moins modérée,  qui l'engage involontairement, anonymement, infantilement, honnêtement donc, dans un sens.



C'est d'ailleurs dans ce sens que ses amis le défendent du mortel « accident »  involontairement provoqué.

Donc il y croit sans y croire, comme on peut  le faire quand on "sommeille" une vie active, sauf qu'il fait partie de ceux qui n'arrivant pas vraiment à y croire – tout simplement –, et pour qui tout vaut tout, banalement,  légèrement en quelque sorte, depuis la première petite trahison entre soi...



Il ne peut simplement pas croire qu'il y croit, ce qui ne veut absolument pas dire qu'il n'y croie pas, au fond : c'est bien le système qui le fait vivre, qui lui donne son droit humain collectif naturalisé de vivre

C'est un "collabo" détaché, déconnecté, paumé, mais finalement passivement actif. Il y croit à sa façon décalée et indifférente, sceptique, mais indifféremment consensuelle, rattachée, liée, intégrée. 

Camus disait que pour que l'absurde existe, il faut commencer par y croire et que pour le combattre il fallait, inversement, refuser d'y croire, y compris dans sa part belle et avantageuse, tombant au hasard d'un numéro tiré à la roulette – le malheur des uns faisant le bonheur des autres. Un credo crucial en quelque sorte.



On se croit d'abord, dans ce théâtre d'ombres, acteur de sa vie et dans celle des autres, alors que ce sont que quelques uns qui, par les autres, proches ou pas, mais de proche en proche, agissent, réagissent et inter-agissent sur notre vie. Ne pas ou ne pas pouvoir jouer "son rôle" dans ce jeu distribué est bien pire que d'avoir le plus mauvais.



Ça porte malheur, la poisse, apporte le crime et mal tombant du ciel et retombant sur cette mécréance sociale, comme une honte fautive, coupable, impardonnable, normale, "juste". 

La "Justice" ici n'est donc qu'un doublage, une sorte de doublure de situation, traduction sociale, interprétation officielle de la condamnation "logique" de celui qui ne se rend pas à « l'évidence absurde » sécuritaire grégaire, pour reprendre une expression de Daumal. 

La superstition sociale vécue est une des racines du système social.



L'innocent relatif devient absolument coupable dès qu'il "ignore", volontairement ou pas, là n'est pas la question – personne ne peut jamais  savoir le vrai dans l'hyper-complexité partiale du système, avec ses milliers de dispositions quadrillant les cas – puisque tout revient au volontariat passible obligé du crime supposé. La vérité n'existe donc théoriquement pas. 

Dès qu'il ignore, cet innocent étymologique, le code commun liquide et rusé remplace toute vérité, infiniment plus lourd que la loi, qui n'en est que l'expression théorique fondatrice, coulant sa règle d'airain psycho-social dans son moule, comme la rivière sculpte le roc des rives. 

Dans ce cas, l'Accusation suppose et dispose en même temps, d'un seul coup de lame de guillotine.



Meursault est jugé coupable de nihilisme passif d'abord, vis à vis d'un système nihiliste actif : sorte de double négation à la Hegel qui s'affirmerait, dangereusement, comme un au delà personnel, inadmissible, de la loi. Le positivisme de superstition représentative, d'illusion collective, ne s'en relèverait pas.



L'absurde de l’Étranger est d'un absurde d'humour noir qui fait rire très jaune. La somme des pièces apportées au dossier finit par être cruellement nulle, non pas tant pour Meursault, qui n'est malheureusement qu'un produit parmi tant d'autres, relativement irresponsable, absolument coupable, mais pour un système de croyance scientifiquement établi, si on passe sous silence le terrorisme criminel de ses origines. 

Il a été et il sera toujours de bon ton de faire diversion sur le sujet engagé, subtilement, par Camus : il faut égarer le bon intellect moyen par des considérations honnêtement racistes ou politiques, dans tous les cas mystifiantes, idéologiques.

Camus combattait les idéologies, combat rapproché y compris et surtout dans son propre camp, qui lui porta, évidemment, les coups les plus mortels.



La forme littéraire sciemment donnée au roman n'est pas récupérable par analyse : il fallut attaquer l'homme, que voulait être d'abord son auteur.

L'adaptation de Visconti, parfaite s'il en est, ne pouvait que subir l'excommunication morale que vécut Camus : ce chef-d’œuvre, unanimement jugé comme un film "raté", est particulièrement virulent et « efficace » en ce qui concerne le système judiciaire et religieux. 

On ne peut donc que remercier Francine Camus d'avoir obligé le réalisateur à renoncer à un scénario politique qui aurait été d'une infidélité tragi-comique pour la compréhension d'une œuvre dont l'ironie profonde, mais masquée, touche à une perfection aussi douloureuse que le mal absolu qu'elle pointe est indolore.



« Rien de ce qui est humain ne m'est étranger » disait Hugo.  Déclaration qui ferait scandale dans le aujourd'hui : tout a changé : rien de ce qui est humain n'étant plus ni audible ni admissible. 

La différence, ce sacrilège social, est devenue un crime plus odieux qu'un meurtre de droit commun : c'est un crime "raciste" de lèse-pensée unique.



Un meurtrier "standard" minable comme Meursault, dans la négation pure et simple de son inaliénable humanité, opérée par la « vertu » de ses accusateurs, par un contraste absurde renversant, devient presque l'innocente victime d'un monde monstrueusement déshumanisé.



C'est d'ailleurs ce qui ne manque pas d'arriver, de jouer et de se jouer, au grand dam des familles des victimes, que cette absurdité interne retournée, débordant un système hors-sol humain repousse et pousse directement à l'apprentissage conforme de la haine aveugle, comme chez la bête blessée. 

L’Étranger, ce combat non-violent absolu contre l'absurdité hurlante de cette condition-là, si souterraine que jamais consciente, mais parmi les livres les plus lus, donc. Rien n'est jamais perdu à qui n'y croit pas.




mardi 20 octobre 2015

LE SCANDALE DE LA VRAIE VIE # 1 LE MONDE CHANGE








« Le monde change ! » clament et proclament sur un ton de prophétie révolutionnaire, et comme dans un mot d'ordre incontournable, contraint par la réalité elle-même, les libéraux technologistes de service relayant les gauchistes révolutionnaires en état de coma éthylique avancé; profitant du désarroi de temps étranges, venus d'ailleurs, où se profile déjà un fascisme rénové dans chaque camp concurrent pour le contrôle mental et instrumental. La révolution, ça conserve.



Sous-entendu les techniques évoluent et elles obligent impérativement à sacrifier l'intelligence et la morale éternelles à leurs besoins fabriqués, besoins auxquels ceux de l'humanité finiront forcément par répondre unilatéralement, pour pouvoir survivre dans un monde concurrentiel surpeuplé, acculé mécaniquement aux lois du nombre et de la masse économique industrielle dite « numérisée » – entendez accélérée, « simplifiée », totalement gérée au sens de rationalisation ultime

« Le monde est fini ! » tout doit être calculé au plus juste si on veut continuer à « infester la terre » en toute impunité « utopique » légitime.



Les lois fondamentales du contrôle humain auraient donc changé ? Celles de la guerre, de l'argent, de la religion et du sexe ? Un progrès humain serait-il en vue ? Le suicide collectif ne serait plus le but suprême latent ? Nous ne voudrions plus changer la vie dans le sens de la mort ? Nous l'accepterions enfin telle qu'elle est donnée, telle qu'elle nous dépasse, bonne ou mauvaise selon notre volonté en nous, selon son étrangeté hors de nous ?



Le monde change pour tout le monde : nous aussi nous changeons : nous ne croyons plus, comme dans nos jeunes et naïves années, que ce même monde inchangé change. Nous savons qu'il ne le peut pas, qu'il ne le veut pas, qu'il ne le souhaite pas. Ce qu'il veut, c'est continuer à changer pour ne pas changer, pour aller plus loin encore dans la volonté de puissance et de domination. Dans le défi, ce mot à la mode, de précéder l'inéluctable, comme le suicide précède la fin logique ou naturelle.



Les libéraux technologistes se gardent bien de dire si le monde change en bien ou en mal : dans les deux cas leur plan est le même, il ne change pas, lui : tirer profit de l'un ou l'autre et même les mettre sur la même balance faussée pour vendre les deux possibilités d'opportunité. Peu importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, tout et n'importe quoi plutôt que d'envisager notre humaine condition en face et d'accepter la grandeur de ses limites. 

Le dépassement de soi des anciens est passé à la trappe : il suffit, avec les machines, ces chiennes serviles sans état d'âme, de dépasser le monde lui-même, de le changer, de l'échanger.



Tout plutôt que ce scandale irrémédiable de la vraie vie, avec ses règles naturelles inhumaines et insoutenables, ses principes transcendants inadmissibles, oppresseurs et injustes, barbares. Tout plutôt que cette horreur de la nature. Plutôt l'anarchie humaine organisée, encadrée. 

L'avisé Baudelaire avait bien vu les vertiges de la violence artificielle et de la délinquance psychologique, abyssale et sale, du plaisir gratuit et cruel institué, cette basse-fosse romaine de nos fantasmes gladiateurs, qu'allait nous procurer la pure et dure trahison de la condition humaine, et la haine jouissive de soi qui nous porterait à dé-construire, dans la plus basse animalité, enrobée de morale sociale alter-égoïste, nos vies et le monde : celle du gamin pourri qui n'aime les jouets que pour les détruire dans l'extraordinaire excitation du mal de vivre moderne, obligatoire et public, facultatif et privé.



Les orgies changent : elles deviennent intellectuelles, culturelles, économiques, technologiques, au milieu du nouvel esclavage mental. Le mal seul change : il sort des ghettos, des limites, de son aristocratie du bas-fond et du dessus du panier. Il se démocratise, se greffe, se télécharge, s'intériorise, colonisant nos corps, nos nerfs, nos imaginaires, nos enfances, nos sentiments.



Le changement égoïste et brutal nous fascine comme une apocalypse festive, ivre de pouvoir et d'arbitraire, feu d'artifice hédoniste, bûcher autour duquel dansent nos monstres, avant de tomber à la renverse, comme des mouches épuisées ; nos monstres sacrés, ces merveilles voraces illimitées et délirantes, dévorantes, engloutissantes, comme le fut d'abord le IIIème Reich aux yeux rougis de la misère grise et noire, comme un naufrage suprême qui nous fasse vibrer à mort à crédit, pur objet sensuel et consensuel du « grand » désir d'en finir enfin et de tout oublier dans et par une servo-consommation ultime, absolue, fasciste disait le poète italien assassiné, de la seule vie qui change et mange tout le temps trop intense désormais qui nous fut donné pour rien.



Nous rêvons d'être des machines. Voilà ce qui a changé : le mauvais rêve et son angélisme malin automatisé, répandu comme une pandémie intellectuelle, mentale, psychologique, onirique, mystique. L'homme machiniste machiné n'est plus une honte, un scandale : le monde change. 

C'est devenu un idéal de survie recyclée, d'augmentation perpétuelle contre l'éternité même, de contre-vie et de contre-culture, de contre-humanité, de contre-vérité : la pédagogie pathologiste du désespoir a payé, le nihilisme fertile a accompli sa basse besogne de redressement productif.



Le champ est libre, la voie est ouverte, radieuse comme l'illusion d'une aube nouvelle et dorée. Il n'est plus besoin de ne plus croire en rien, il faut croire dans le Rien du Hasard, comme dans une nécessité crédible du tout est désormais possible, advenu, avéré et prouvé en œuvre

C'est une rédemption inespérée, miraculeuse, scandaleusement belle même, comme la remontée transcendante des cours de la bourse de la City en pleine fin du monde.




samedi 17 octobre 2015

LES CITATIONS DU SOLDAT INCONNU # 1 LE CHRIST CACHÉ



N.B. : Découpage de citation, entre crochets et parenthèses, paragraphes et italiques par dHk.





«  (…) [l'enseignement du Christ] inclinerait à penser qu'il souhaitait un dépassement de l'attitude religieuse traditionnelle, fondées sur l'observation de la Loi [judaïque] par une spiritualité personnelle intériorisée directement reliée (…) Comment dès lors, aurait-il voulu fonder une nouvelle religion, avec un clergé, des dogmes, et qui plus est, en rupture totale avec sa propre tradition qu'il relativisait sans l'annuler ?



(…) sa liberté vis à vis de cette Loi est sans équivalent, parce que fondée sur un principe intangible : la primauté de l'esprit de la Loi sur la Loi elle-même.



(…) L'affirmation qu'une règle ne peut, par elle-même, assurer le salut de celui qui l'applique est une innovation majeure au regard, non seulement du judaïsme, mais aussi de toutes les religions de l'Antiquité.



(…) la notion de paternité : Ce Dieu est avant tout le Père, et les hommes sont ses fils. Qui plus est un père aimant, bien loin de l'image d'autorité accolée à la paternité dans la culture de l'époque (…)



Le second trait saillant [du Christ] est la miséricorde : avant d'être un Dieu justicier comme l'est le Yahvé biblique, il est d'abord un Dieu d'amour, dont le pardon est inconditionnel pour ceux qui se repentent (…) »



jeudi 15 octobre 2015

LES INVERSEURS # 7 DÉFONCÉS DE LA FORME






Avoir raison sur la forme ou inversement, avoir vaincu l'un ou l'autre au nom de l'autre, de l'alter-alien, soit par le fond soit par la forme, « mort, où est ta victoire » ?

Mort, tu nous condamnes à la perte d'authenticité, à avoir tort sur l'un ou l'autre, et finalement sur l'un et l'autre, dans toutes les parties.

À ne plus pouvoir retrouver une forme juste qui ne soit pas juste inversion ou renversement, retournement d'un fond, du fond, comme si celui-ci pouvait extérieurement être manipulé, comme s'il pouvait passer dans le devenir tout en baignant dans l'essentiel.

Ce renversement renversant des rôles, cette révolution voudrait nous dissuader de voir et de comprendre qu'une forme d'expression, ou l'expression d'une forme, n'a rien d'autonome ni de spontané, qu'elle est liée, dans sa détermination, à autre chose que sa propre matière ou initiative, qu'elle relève et élève parce qu'elle obéit et traduit ou transmet. Cette révolution-là n'est que celle d'un monde à l'envers, et même pire : celle d'un monde dévoyé

Un monde qui ne forme ou n'informe plus rien, mais une stérilité intellectuelle liberticide contre-naturelle et « contre-culturelle », même si une certaine contre-culture des années 70 fut parfois un appel pathétiquement plus qu'humain à une culture authentique aujourd'hui en voie d'anéantissement lent.

En ces temps-là, les défenseurs de l'autonomie et de la spontanéité n'avaient rien de la professionalité de la morale sociale qui balise notre pensée unique, unidimensionnelle. Pensée qui rend tout systématiquement, universitairement et industriellement, informe dans sa forme, standard, adaptable comme une pièce de mécano ou une montre molle dalienne. 

Qui délie et délite toute forme constituée ou accouchée, crée par le génie humain trans-générationnel ou pas, et la transforme en maillon, courroie, en servo-lien plutôt que lien qui sert au sens de servir sa cause liée avec le dévouement naturel d'un monde appartenant à la même réalité unitive trans-psycho-intellectuelle.

La révolte viscérale a systématisé rationnellement une révolte impossible : celle des viscères entre elles, comme dans la fable ancienne au sujet des guerre intestines. La guerre et haine contre soi-même, dont nous ne connaissons que trop les fanatiques promoteurs pseudo-religieux et leurs pseudo-ennemis déclarés, encore plus fanatiques.

Clairement, une forme dévoyée ne peut être que l'expression d'un dévoiement de fond : pas de fumée sans feu. Il faut donc retrouver le vrai fond au fond du puits de notre mémoire ou plutôt de notre conscience pré-sociale, pré-morale-sociale, pré-collectiviste-de-masse, pré-industrielle, par delà les formes subtiles nouvelles qui enferment plus durement encore que les anciennes barbaries fanatiques d'antan.

Comme un pieux mensonge social discrètement posé sur notre désespoir de fond caché. Inutile de déchirer ce voile qui n'attend que l'occasion d'un viol pour exiger une réparation qui le renforcera dans la bassesse calculée et dissimulée de sa trés pitoyable faiblesse.

Nous devons le faire maintenant, sans attendre la généralisation patente et irréparable de la folie suicidaire qui nous gagne comme une marée discrète et muette d'abord, aboyeuse et rageuse ensuite, ravageuse enfin. Révélant un mal de fond contre lequel aucune forme de traitement connu n'existe

« Connu n'existe » : connaissance et existence. C'est l'existence même de la connaissance qui est en jeu, sacrifiée, terrorisée, menacée ou humiliée.

Ceux qui ne se lèvent pas serviront d'esclaves au nouveau bordel romain post-moderne. Tous ou presque. Aux autres, résistants-rescapés, non conformes ou conformes non dynamiques , les ordres et leurs mots-formules consacrés hurleront de nouveau : « Tuez-les tous ! », comme tant de fois dans l'histoire prostituée, comme tant de fois aujourd'hui, à chaque instant autour du monde et de nous. La nuit et le brouillard se lèvent sur le grand carnaval sanglant de la connaissance perdue.




Tous, c'est à dire les deux moitiés du monde, comme si ces deux moitiés étaient le monde, comme si on pouvait, on avait pu, comme si on avait réussi le miracle scientifique de couper le monde en deux, comme on pourrait couper un humain en deux, un être vivant ou élémentaire, végétal ou minéral, en deux.

Tous, les deux parties, ont tort au niveau de la forme, au niveau des deux formes – qui, justement, ne sont que des formes, des apparences, du matériel, du superficiel, du transitoire, de la pure mesure et non de l'être. Des deux formes qui font, et ne font que de, la dialectique mouvante, mouvant le devenir – éternellement, vers l'éternel.

Formellement tort, chacun dans son sens unique, coupé de la réalité du tout, des deux qui ne font qu'un, qui ne devraient ne faire qu'un, mais qui ne le peuvent plus. Ce sens abstrait qui fait non-sens. Un Péguy l'aurait dit. Ne remonterons-nous plus jamais ces deux moitiés qu'à l'envers, enracinant l'angoisse au plafond d'un « réel » sans fond, sans plus de réalité ? Tout le monde s'en fout.

Puisque, sur le fond, chacun a raison dans dans son sens non sécable, non séparable, mais séparé par la force historique des choses ou par le mal, le mal nécessaire désormais, qu'il faut pour rendre nécessaire le bien, ce bien qui se passe de théorie, au moment où l'on entrevoit l'horizon des effets sans fin du processus, horizon « de générations futures » ou de bombe à retardement, qui n'apparaît qu'au bout de la violence que les deux parties, coupées d'elles-mêmes finalement, s'infligent et s'infligeront mutuellement.


Toute partie, chaque partie remonte à la violence fondatrice de la négation d'origine, de l'origine historique, à l'origine historique d'un statut quo qui n'est que pause tactique, sursis, illusion de paix, de vérité et donc de réalité, pause de Noël dans les tranchées.

Violence originaire, originelle, celle qui nie et dénie, et que l'oubli n'efface pas, mais obscurcit aussi aveuglément qu'on lui obéit bêtement, que ce mal insaisissable qui fait peur et qui finit par définir ici et maintenant pour des décennies encore et encore les deux moitiés du monde.

Nietzsche en parle bien dans la Naissance de la tragédie, qui n'a plus rien de grecque, tout en le demeurant sans doute si profondément qu'il faut y aller chercher le mystère des origines de notre mal européen à travers son universalisation maudite, sa contagion « spirituelle logique », la multiplication géométrique de son nihilisme institutionnalisé.

Le culte de la guerre des apparences vraies du vrai plus vrai que le vrai essentialisé contre lui-même, a tué leur transparence et coupé l'existence de l'essence dont elle est devenue la coquille vide vidant le monde de son sens, le coupant en deux formes d'existence nécessaire, mais illusoires : leur reflet inversé ne fonde que la perte mutuelle comme misérable victoire de nécessité pure d'un fondement purement théorique d'un monde purement calculé, construit, volé, pillé, imaginaire, dont désormais et pour si longtemps, plus personne ne sortira vivant, comme le disait le poète américain rocker nietzschéen Jim Morrison.

Jim Morrison disait aussi que nous ne pouvons plus qu'aller jusqu'au bout du mal, l'explorer jusqu'au fond, dans la multiplicité infinie de ses facettes, de ses reflets trompeurs, qu'il nous allait falloir épuiser avant de pouvoir avoir la possibilité même de commencer passer à autre chose

Ce programme était franc et fou, chamanique. Celui du monde où nous vivons est sournois, dissimulé, divergent, dissocié, scissionniste, formellement et essentiellement relativiste.

Son inversion primordiale est un reflet maudit, caricature pitoyable, simulacre dickien des deux côtés de la même trique intellectuelle, morale et prétendument spirituelle de Dieu. 

Ce Dieu D'État, Matériel et Comptable, qui nous définit ou crée dialectiquement : un Logos Imposteur grec contre le Christ Spirituel grec, le Logos du Coeur.

Là est la Tragédie d'origine des deux camps plus concurrents qu'ennemis, inverseurs, du mal, là est la situation renversante qui nous double et dédouble en permanence et immanence au niveau du bien ordinaire et extraordinaire.






samedi 3 octobre 2015

LES INVERSEURS # 6 À PROPOS DE LA GUERRE QUI VIENT



Post initialement mis en ligne sur darkhaiker pearltrees, notamment en lien avec deux textes de Clausd dans le dossier : http://www.pearltrees.com/darkhaiker/economie-solidaire-ou-guerre/id14820434




De supposition en supposition, ils en arrivent
à offrir un membre, à sacrifier un peu de leur
peau pour sauver le reste. Chacun choisit sa 
blessure : un œil, une main, une jambe.

R. DORGELÈS, LES CROIX DE BOIS 




Le carburant du système de puissance, c'est le recyclage énergétique en circuit fermé, comme moteur du simulacre en orbite. « On ne peut pas vivre hors du marché. » Dixit un économiste qui parle de notre racine système.


Le propre du système de puissance matérielle est de ne pas être, mais de fonctionner, d'exister : le monde matériel pur sur lequel il est construit est automatisme de transformation permanente, transsubstantiation, auto-dévoration, recyclage, auto- et pan-consommation. Rien ne disparaît, tout subsiste, mais déformé, détourné, dégradé, infiniment dégradé, jusqu'à la fin de la mécanique des cycles descendants physico-chimiques.



Dans ce contexte, rien de ce qui est principe vital libre de ces cycles ou raison supérieure de leur ordre n'apparaît plus, seul de dégage un chaos, un stock brut de formes vidées de vie propre, intérieure, stérilisées avant recyclage. Il est vrai que l'énergie disparue manque tragiquement, mais elle est comblée par la comédie de l'énergie dégagée ou mobilisée par sa disparition même, celle nécessaire à brûler son cœur être, tirée de l'énergie retournée, altérée de ce même être-force motrice transmuté en matériau fonctionnel.



Si Satan lui-même n'avait été un ange supérieur d'où, déchu, aurait-il pu tirer sa puissance ? L'infinie dégradation nourrit son propre mal à partir de la valeur première, illimitée, naturelle ou divine bonne, donnée, elle, dans son absolue relation unifiée au monde. C'est pourquoi, comme dans toute propagande et propagation, le mal est un simulacre du bien, et le chaos machinique dickien qui nous attend dans la guerre totale qui se prépare cran après cran, celui de l'ordre. « The machine that we built would never save us » (Jimi Hendrix).



Privée de ses principes supérieurs, la matière que nous sommes partiellement, chute. Mais dans l'inversion parodique sataniste de ces principes universels, elle se dégrade en monstruosité sous-humaine. Quand les anciens n'étaient que pure bestialité barbare dans leur guerre primaire, on devine le lien caché entre une certaine science technicienne et un certain commerce de guerre, celui qui fait passer le crime et sa paie du stade artisanal de masse à l'industriel de masse et crée son économie propre, florissant sur les champs de cadavres contre toute sagesse supérieure, leur ennemi commun enfin défait.



Cette alliance officielle, scellée il y quelques siècles en occident sous le prétexte vertueux de façade ou d'intention, pour les naïfs – leur lointaines victimes collatérales, d'en finir avec les horreurs des guerres de religion, a fabriqué la guerre moderne, rationnelle, pacificatrice par la soit-disant vertu de l'équilibre des terreurs et des intérêts liés. Elle s'est construite et développée impunément, cette alliance maudite, dans l'imaginaire des consciences mêmes : des consciences modifiées et hallucinées par la peur panique et la passion avide.



D'un autre côté, ces illusions d'alternatives révolutionnaires de justice sociale et de productivité humaniste positivistes, de « prospérité » et de « paix », ont créé des pseudo-valeurs de pure inversion. Mais les noces d'un commerce et d'une science sans conscience ni odeur auront été finalement de courte durée. Puisque la science financière se sépare définitivement de la véritable, désintéressée, fidèle aux vrais principes de réalités que le post-humanisme tente tragi-comiquement de dépasser et de diminuer, d'atomiser et finalement de liquéfier avec la robotisation à marche forcée de la vie raréfiée.



La contradiction éclate de plus en plus, comme les conflits en archipels, plus encore que d'intérêt, ceux de conscience malheureuse. La vraie science, nécessairement pacifiste, objecte, comme un seul Einstein. Elle est devenue un frein : la « science humaine » de communication prend la relève et direction des opérations de conditionnement de guerre : le moral est décisif.



Ces noces barbares d'une science et d'un commerce autonomes,n'enfantant que des bêtes mécaniques de guerre, étaient, dans une large mesure contre-nature : le commerce ne pouvait limiter la barbarie, il ne pouvait qu'en augmenter la quantité productive. La science au service de la pure puissance ne pouvait limiter la mutation nazie de la technologie, son envahissement progressif par une mystique d'humanisme de droit divin, national, international ou libéral socialiste.



Le post-humanisme de la guerre technologique à venir contre la résurgence fabriquée des anciennes guerres de religion ne profitera pas à une vraie science pacifiant a posteriori, après coup, le retour à un monde où la puissance aurait reculé : elle aura encore avancé, transformant toute conscience libre en poussière mémorielle, en scorie virale à nettoyer. Il ne restera plus que des devoirs économico-civiques transformés en droits de l'homme, comme si l'Hitler des progammes spéciaux (atome, eugénisme...) avait, finalement, gagné la 3ème guerre mondiale depuis sa tombe virtuelle.



Ainsi, toute opposition matérielle à la guerre barbare moderne de masse ou spécialisée la renforce et fortifie, la vivifie, la fertilise de son sang. Seule une objection non matérielle la relativise, la fait flotter dans le bain sale son mensonge, dans son simulacre médiatique et son imaginaire psychologique. Seule une objection non personnelle, non égoïste la remet en question radicalement : il n'y a aucun intérêt en jeu, pas même celui de l'humanité, il n'y a que des valeurs non-comptables donc impondérables et imprédictibles

Comme le remarque Clausd, elle vient du cœur, pas du sentimentalisme de la petite enfance de l'humain, mais de cet ancien synonyme de courage. Ce que les anciens savaient être l'humain dans sa force illimitée, limitation que le post-humanisme psy cherche à lever.