jeudi 25 février 2016

LA FLEUR DE FÉVRIER






Ces jonquilles aux longues jupes de crêpe jaune, sorties en février, trois semaines avant l'heure, ne luttent pas tant contre une nature hostile, cherchant à les tuer à la naissance ou à s'autonomiser de leur vie par l'indifférence d'un pouvoir pur, – qu'elle ne font héroïquement face à un déséquilibre climatique déterminant leur naissance, hélas, prématurée. Aucune conférence climat, ou même des oiseaux, ne les sauvera, si elles doivent mourir prématurément, aussi.

Au matin, épuisées, courbées sur leur tige gothique, les voûtes croisées de leurs arcs en touffe verticale pendent, arc-boutées contre le poids du ciel, soutenant leur fière solitude muette : elles ont vaincu une nuit de plus, à la limite des fractures du gel, avant que le premier chien du matin ne vienne leur pisser dessus sans haine, presque amicalement, comme pour les réchauffer de son cynisme animal spontané.

Comme certaines de leurs sœurs arboricoles roses pointillant, à l'impressionniste, les branches japonaises de certains arbres – discrètement estampés dans un paysage urbain déchu, – d'incroyables pétales de délicatesse divine – n'ayant pu retenir, non plus longtemps, leur orgasme cosmique immobilisé, – leur mortel courage dans l'indifférence générale est infini : il participe au prix sans prix des vraies fleurs, pas forcément nées pour vivre longtemps, mais pour être dans leur incroyable intensité de vie et d'énergie, derrière les apparences du temps des choses, une des plus hautes formes de permanence d'un monde dont nous avons rejeté rationnellement le mystère suprême dans sa fragilité même, la transformant en sacrifice confortable et normalisé.

La jeunesse la plus naïve comme le matérialisme le plus primaire pensent, vivent et croient dans l'illusion savamment entretenue que l'humanité aurait créé les dieux, sans entrevoir que les humains n'ont fait que donner forme humaine à des énergies qui les dépassent sans les humilier, n'humiliant que leur maladif désir de puissance. Forme humaine ou pas : c'est la même chose : la machine n'étant qu'une idole déchue dans un sens absurde rejoignant sans doute certaines forces hors de compréhension naturelle.

Pour ce qui est du matérialisme, le chien le plus coprophage ne fait, lui, pas l'erreur de prendre des vessies pour des lanternes magiques : il sait que c'est le monde qui créé les dieux, leur mouvement subtil et insaisissable dans la lumière dorée de l'être ou l'ombre maléfique du néant. Et il le sait d'instinct, malgré la chute de sa vie horriblement domestique, – quand ses dieux à lui sont un homme, une femme, un enfant ou un os de sacrifié sécularisé. Le monde créateur, la nature et les hommes et surtout – ce qu'ils en font et ce qu'elle fait d'eux, naturellement, dans cette maltraitance unilatérale vendue en querelle de ménage.

Il n'y a pas de place pour deux ordres différents ni pour le doute négateur ni pour les remises en questions autonomistes dans la nature : tous viennent et se posent sans s'opposer, avec le respect, l'amour, le courage, la solidarité, la solitude et la légèreté dans la mort. Mais qui parle encore des fleurs avec des sentiments humains ? Les orientaux auront toujours l'infinie sagesse de ne pas les séparer du combat quotidien des vérités de la vie. Pour nous, l'accord est perdu. Pour combien de temps encore ? Comme la fleur de février...





samedi 20 février 2016

LA VÉRITÉ # 27 LE ZEN DU BALAI DEVANT LE MIROIR








« Avant tout pourquoi l'homme ment-il ? Pourquoi vole t-il ?
Parce qu'il a un cerveau pensant. Tous les animaux qui ont un tel cerveau mentent. Il introduit l'intelligence. Ceux qui n'en ont pas ne volent pas. (…)
Si [les animaux] ne prennent pas la nourriture de l'homme, ce n'est jamais à cause d'un jugement moral qui leur défend les mauvaises conduites.
Par conséquent, si vous ne mentez pas ou ne volez pas par crainte de la loi (…) alors vous êtes un animal inférieur au chien ou à un chat, car vous, vous avez un cerveau conscient. (…)

Pourquoi donc l'homme a-t-il un cerveau ?
– C'est l'homme lui-même qui l'a créé. C'est vous qui l'avez fait et personne d'autre !
(...)
– Pourquoi en a t-on besoin ?
– Pour mentir.
(…)
– Parce que la vie n'est pas amusante s'il n'y a pas de mensonge.
(…) s'il n'y avait plus de mensonges, ne disparaîtraient-t-elles pas toutes ces histoires, les contes, les romans d'aventure, l'amour, les romans policiers (…), Lincoln, Franklin, Bouddha, Nichiren, (…) Tous les livres deviendraient du genre étique de l'algèbre, de la géométrie, du droit ou du dictionnaire. (…) S'il n'y avait pas de rêve merveilleux dans notre vie, nous perdrions la joie de vivre. (…) ce mensonge appelé rêve (…).
– Rien n'est amusant comme le mensonge et le vol (…)
– Quelle est la différence entre recevoir et voler ? (…) Dès qu'il n'y a pas d'interdiction de prendre les choses, vous les prenez. (…)

Puisque le monde sans mensonge est comme un désert insupportablement médiocre et triste ou comme le visage du professeur de morale, vous, homme, avez créé le mensonge. En inventant un engin nommé le « cerveau pensant »… Or les mensonges ne sont pas amusants non plus. Ainsi l'homme s'est décidé à découvrir cette fois-ci ce qui n'est pas le mensonge, la Vérité. (…)

(…) Newton a été considéré comme le roi de la physique. Pourtant il a dit «  Je suis comme un petit enfant qui se contente de trouver un ou deux coquillages sans valeur. Bien que je me sois rendu sur la plage qui borde l'Océan de Vérité, je n'ai pas mis un pied dans cet océan. Je n'ai découvert que de jolis coquillages et de jolis cailloux sur la plage. » (…) Quoique la loi de la gravitation soit un tout petit mensonge, ce coquillage est vrai. Ce coquillage est aussi médiocre que ceux que vous avez achetés à la mer lorsque vous étiez à l'école primaire. Ces coquillages sont aussi, à vrai dire, volés. (…) volés à la mer. (…)

Newton (…) n'est-il pas devenu un grand homme, n'a t-il pas été respecté longtemps, (…) n'oserez-vous pas sauter dans cette mer nommée Vérité ?


(…) Les élites du monde d'aujourd'hui ne font que chercher ces coquillages sur la plage : tous ces professeurs et ces étudiants des Universités et des Instituts !
Ils n'en découvrent que deux ou trois dans toute leur vie. Heureusement la voie à suivre n'est ni très difficile ni très épineuse contrairement à ce qu'on pense. (…)
– Celui qui découvre dans ce monde du mensonge et du rêve une réelle vérité qui ne disparaît jamais, (…) celui qui découvre le grandiose océan sans fin de la Vérité qui donne naissance aux millions de coquillages vivants, beaux et mystérieux de toutes variétés, qui ne sont pas les coquillages morts de Newton, lui seul peut acquérir et vivre le Bonheur Éternel (…).

Si tous les phénomènes de ce monde étaient des ondes électriques, vous seriez vous-mêmes une forme et une ombre qui les dessine. »

GEORGES OSHAWA, 1953.




Pour asseoir des lois négatives virtuelles, le système occidental s'est fabriqué, depuis ses antiques origines prétendues ou auto-réclamées, mais surtout depuis ses révolutions fondatrices, quelques ennemis naturels bien identifiés, dont la nécessaire disparition a fini par être amalgamée, consciemment ou pas, avec conditions mêmes du « progrès et de la civilisation », vertus comme universellement s'imposant « d'elles-mêmes ».

Ces lois criminelles contre nature et humanité, dans leur haine ordinaire, nient d'abord exactement toutes lois positives, fabriquant des révoltés ou des malades aussi inhumains que l'esprit de ces prétendues lois : du plus doux et pacifique, du plus respectueux et sensé, elle font, finalement, au mieux, un subversif de la vérité à abattre, comme Socrate, et au pire, un fasciste du nouvel ordre mondial.

Dieu sait combien un esprit inhumain, dans sa vertu machiavélique, peut être infiniment pire que la mécanique la plus bestiale, la plus vile ou la plus cruelle. C'est pourquoi l'intelligence humaine est si souvent déchue de ses grotesques prétentions à quelque grâce non esthétique que ce soit, et qu'il n'y a guère que la plus vulgaire pompe officielle pour croire une seconde pouvoir hisser cette prétendue intelligence, par le treuil ridicule et poussif d'un mérite scolaire ou académique, au niveau d'une humanité normée au confit pragmatique d'une vertu exemplaire obèse, à nœud papillon immaculé étranglant sa graisse morale pour la galerie des horreurs ricanantes de nos vendus comme semblables ou même frères ! Portraits grimaçants dont seuls un Balzac ou un Céline surent peindre avec avec une justesse généreuse les illustres gueules cassées, tragiques figures de cirque romain ravagées par le mal endémique et ses mensonges.

Les ennemis « naturels » du genre humain des lois négatives ? La nature sauvage d'abord, forestière avec ses paysanneries dites archaïques haïes autant que redoutées, païens de barbarie originelle dont nous préservent comme d'une peste noire les murs de la ville ; la non-violence du Christ, à l'inverse, dont nous garde absolument une religion d'usurpation ; la noblesse virile, dont nous protège catégoriquement république bourgeoise et démocratie commerciale ; le peuple d'une démocratie réelle, dont nous sauve résolument la représentative politique sous toutes ses formes. La spiritualité enfin, dont nous tiennent à distance infranchissable religion et science modernes.

Cinq préservatifs civilisationnels se rejoignant dans un point commun ou plutôt le lieu utopique de leur puissance : « l'urbs », et son urbanité sociologique, dont les normes violemment universalisées par une économie-monde non démocratique enserrent nature et humanité dans leur nœud coulant, la « cité », scientifique et la financière, place forte avec sa civilité politico-citoyenne ; la « polis » et sa philosophie économique, anti-socratique autant qu'antéchristique, avec sa police de la pensée depuis le début des temps psychologiques. En ce sens précis, ce lieu imaginaire, ce point aveugle aveugle, centre d'un monde d'urbanisation et d'industrialisation totales, est la matrice nouvelle des alter-égoïsmes, de pures idéologies technico-économistes, de pures technologies culturelles et de leur merveilleux ersatz et simulacres. Cercle de mort disait Jim Morrison

Cette matrice, apparente et matérielle, d'abord carrefour et dépôt central de stockage culturel. Les résidus, les survivances d'énergies culturelles s'y (re)trouvent identitairement traitées dans un processus de mécanisation moderne, – instant plus ou moins douloureux ou heureux, selon les fidélités, stratégies ou tragédies d'adaptation, d'un « rempotage » standard avant redistribution et implantation commerciale, après déracinement scientifiquement élaboré de tout et chacun.

Précieux creuset de maquignons spéciaux comme les camps, où coule et s'écoule la matière humaine sous perfusion, en transformation, portée à température voulue avant la fusion permettant une subtile et mystique transmutation des valeurs provoquant, dans la confusion des valeurs, la repolarisation productive de gens civilisés dans une égalité de moule dont la forme principale et principielle est l'éducation standard au progrès et à la guerre. Éducation qui ne doit jamais être mutuelle, mais sérielle, normalisée, industrielle, technicienne, spécialisée, destructrice.

Pourquoi « matrice apparente » ? Parce qu'il s'agit d'une machine au sens de machinerie et même de machination, au plus secret – non pas tant « complotiste », comme interdirait de le dire, et encore mieux de l'imaginer un grossier terrorisme intellectuel réchauffé, que de deus ex machina, ou du cheval de Troie techno-mythologique d'une nouvelle pseudo-religion post-métaphysique. Non pas tant machination au sens strict, extérieure, qu'intérieure : conditionnement automatisé de petits « nés en captivité ». Bétail capté entre les mailles des segmentations et des filières.

L'apparence ici visée, publique-publicitaire, vendue dans son excellence éthique garantie civilisationnelle, « pratique » et universelle, comme du Kant : le genre d'offre humaine supérieure « qu'on ne peut pas refuser », comme suggéré dans les bons polars, surtout par tout émigrant déraciné de l'être. Ville-mère, bonne fille, bonne ville, sexy, matricielle, chaude, libertaire, procuratrice, pourvoyeuse, protectrice, maternante, égalitaire et opulente, offerte aux plus fous, aux plus forts et plus malins, accrochée au sein généreux de la troupe des cavernes socialistes néo-platoniciennes de premiers âges scientifiquement supposés non poétiques, marxistes ou pas ce sein coulé dans la marbrure de sa loi biologique intellectuelle – toutes les tendresses d'un fascisme public supérieur, romain, pour l'enfant apatride intérieur, effacé par les promesses de natalités rémunérées ou de soins de santé garantis.

Ville lumière encyclopédiste, ultra moderne pouponnière d'un Ordre Noir, pépinière d'étincelants robots. Cul de sac de l'humain et de la liberté. L'être, au fond du puits, écran noir au bord duquel un collectif narcissique se penche cruellement.

Derrière le bruit et la fureur mécanique, la cité du sommeil, du « grand sommeil », celui de la petite mort sous la grande affiche métallique glacée, verre et aluminium, avec ses héros heureux de consommer un bonheur qui vous défie et défait par la marque d'une humanité ordinaire infiniment supérieure aux traits grimaçants d'un Big Brother du moyen âge idéologique : tout est dans la souplesse, la tendresse infantilisante qui emprisonne mollement, le confort maternant l'angoisse.

Flexibilité, malléabilité de l'enfermement libéral, sans barreaux ni limites, subtil, intelligent, mobile dans son immobilisation même de judo mental : toutes issues soigneusement bouclées, conditionnées, au droit de passage payant, donc libre dans le principe faussé, mais normalisé du système. Une race de seigneurs pour 1000 ans.

Parc humain en batterie post-animale, post-moderne, post-humaine automatisée, puces et circuits dickiens intégrées, garde à vous ! « Révolution permanente » du bonheur obligatoire, école émancipatrice de soi, de toute conscience, du soi réac, fasciste, mystique, unifié, confusionnel, primaire, barbare, physique et métaphysique en un mot. Pas de malheur particulier à cela : tout est le plus inodore et indolore possible, un immense bonheur intégré, naturalisé, assimilé, aimé, en un mot : juste un simulacre psychologiquement satisfaisant : là n'est-t-il pas l'essentiel au niveau existentiel estimé, spéculé, investi et retourné sur – ? La satisfaction, la satiété ? Le rôt psychologique ?

Depuis Freud et quelques autres géniaux normalisateurs de la « psyché » humaine en souffrance, en mal du pays intérieur, tout va pour le mieux quant au sens de la réalité de ce monde falsifié fiscalisé dont eut sans doute l'apocalyptique vision avant la lettre moderne et absurde, un Rimbaud pré-aventurier hautement suicidaire quand à l'existentiel restant de sa courte course à l'abîme salvateur permettant de sortir du cercle maudit par un haut inversement proportionnel spirituellement à la bassesse consentie et acceptée de sa destination obligée en forme de péché non originel, mais de destination humaniste jouée d'avance. Péché, cela va sans dire, au sens de crime le plus inacceptable pour un soi un tant soit peu transcendant de vie, et non de culpabilité d'héritiers humainement dégradés.

Les esprit chagrins de la norme en vigueur et de l'optimisme de façade ravalée trouvent cette réalité – décrite si souvent pour ne pas être entendue par tant d'esprits lucides et clairvoyants depuis des dizaines de décennies – quelque peu excessive et maladive dans son expression éternelle et voudraient bien la guérir de sa profonde mélancolie liée et déliée. Non par philanthropie affichée parfois avec un mobile caché de nettoyeurs nazis : ces généreux pathologistes savent trop bien que cette mélancolie dont Baudelaire fit – mais en vain : le couteau, même littéraire, s'il fait jouir à vide, n'endort pas la plaie ! – une mode et une attitude indéracinables de confort psycho-social désormais vautré au cœur du mal de chaque siècle progressiste, est la racine des révoltes les plus aveugles et destructrices.

Les « basculements » devenus imprévisibles, les conséquences catastrophiques « passées à l'acte » au niveau de tous les intérêts dits supérieurs d'un peuple perdu dans l'épaisseur du doute le plus scientifique sur les « vraies valeurs ». Et bientôt prêt à tout essayer pour voir un peu – comme le chercheur examine méthodiquement le cobaye massacré – et pour le retour de cruauté nécessaire pour accepter l'impossibilité purement théorique de tout retour en arrière : le champ de bataille n'est pas fait pour pactiser avec l'ennemi, fut-il de l'intérieur, comme on dit dans les milieux autorisés concernant les deux théâtres d'opération.

Petite piqûre de rappel :

« C'est là la destruction à laquelle je ne peux survivre. C'est là le germe que je ne peux escamoter ni esquiver. (…) Ce sentiment éhonté de ma propre personne, cette peur angoissée dans mon âme et dans mon corps, ceci me donnerait une telle sensation d'amertume et de haine à l'intérieur de mon propre corps que je haïrais et craindrais chaque autre corps humain sur la face de cette Terre. (…)

Oh, vous pouvez me lancer vos grains de poussière et je n'en aurai trop cure, me balancer vos boules atomiques et je ne tremblerai pas trop dur (…) Faites-moi éclater, si vous voulez, si vous devez vous en trouver mieux, faites-moi sauter à la figure un de vos gaz à ampoules, ou une de vos maladies en bouteille, un ou deux tubes de vos pestes et de vos bombes suffocantes, et peut-être que je pourrais trouver un moyen de m'enfuir quelque part et de dérober la plupart de mon corps aux chocs et aux secousses de vos bombardements. Mais je vous en prie, je vous en prie, ne me tapez pas dessus avec cette croyance et cette religion de l'hypnotisme et de la peur de soi, cette religion qui me prêche la haine et la peur, la tristesse et la honte de cette chair et de ce corps humains et nus qui sont miens. (…)

Je ne veux plus qu'on asperge ni qu'on vaporise avec des soupirs résignés de cet acide mental sur les cellules de nos cerveaux, moi et mes enfants. Mais peut-être que vous vous plaisez à laisser ces gens autour de cette table à censure faire votre choix et vos options, et votre vie, votre travail, votre amour, vos allées et venues, votre manger et votre boire, votre lecture et votre réflexion à votre place. Mais vous pourrez m'enterrer sous le saule le jour où j'aurais laissé une telle assemblée de juges essayer de me faire un univers plein de pensées et de rêves et de projets et de travail à ma place. »

WOODIE GUTRIE, 1947.

Alors, il faut retourner à la vérité à partir du mensonge pour boucler la boucle, faire la démarche positive, véridique et unitive contre la négation de ce qui est et contre la négation de la vie par la vie dans son devenir devenu fou de désespoir de ce qui n'est pas et ne sera jamais. Hitler a-t-il été ou n'a-t-il fait que ne pas être ? Idem pour le système né de lui et de quelques autres, plus anonymes, mais infiniment plus criminels que cet enfant de cœur de l'Histoire Moderne. La réponse n'est pas dans les mains des responsables de cette situation, ni dans celle des collaborateurs conscients. Mais y a-t-il collaboration consciente ou perte de conscience programmée dans la main de celui qui tient l'encensoir ? A chacun de jouer du zen du balai.








mardi 9 février 2016

FOLK SONG BLUES # 2 NOS MÉMOIRES NE SE SONT JAMAIS SÉPARÉES








Qui sait, en France, comme le faisait remarquer Jacques Vassal en 78, que Woodie Guthrie a écrit des livres ? Les prescripteurs de service se sont gardés d'en parler : si on commence à mêler le petit peuple à la culture, c'est la fin de la civilisation. On s'abstient de parler des livres de celui qu'on affubla – comme on affubla Kerouac du titre de « pape des beatnicks » – du nom de « roi du folk ».
L'esprit « syndicaliste révolutionnaire » n'a évidemment, ici, comme ailleurs, jamais eu bonne presse : tout doit passer par les partis politiques autorisés.

Surtout s'il s'agit de vagabonds ! D'un hobo folk-singer totalement hors système par principe et destin, mais totalement près des gens de la dure vie ordinaire, surtout, à une époque de « problèmes radicaux et de solutions radicales », en Amérique. C'est qu'il faut choisir entre le système ou les gens.

Guthrie pensait, vivait et travaillait, chantait et écrivait pour « ceux auxquels je dois quelque chose » et pour tous les autres, connus ou inconnus, parce que, à la ressemblance intérieure profonde de Whitman, c'était un poète démocrate authentique issu du, et resté tout près du peuple. Woody, lui, était un cœur pur et dur, irrécupérable, même si on le gratifia de médailles et autres hochets honorifiques. Il désirait demeurer dans son authenticité anonyme, troubadour d'une condition humaine américaine qui trime et se bat sans en faire un fromage de tête. Demeurer en roue libre, mais payant sa dette.

« je veux dire ceux dont je me souviens en personne. Bien sûr, je sais que j'en dois à ces gens, et qu'ils en doivent à d'autres gens, qui ont des dettes envers d'autres, et que nous en avons tous envers tout le monde. Le total de ce que nous devons est tout ce que nous avons. »

Exactement comme pour Kerouac, son but était d'écrire pour les gens – folks – , leur histoire quotidienne brute, celle de ceux qui n'ont ni le temps ni la capacité ou possibilité ou l'envie de la raconter ou de la conter, comme en avait le privilège, l'aristocratie des griots, ailleurs, dans un autre monde – pas si étranger à celui du blues.

Dans ce sens précis, on pourrait certainement dire qu'un peuple sans culture vivante exprimée et célébrée librement est un peuple sans mémoire ni conscience propre, déraciné et vaporisé. On ne s'invente pas des racines, comme une jeunesse, sous influence ou rapace, se l'imagine naïvement : ce sont elles qui nous inventent. Sans culture propre, pas de conscience de valeur propre ni de cette fierté humaine sans laquelle la dignité n'existe pas. Les gens n'ont alors pas les moyens vitaux de se défendre face à un système qui prétend – par la force nue de sa loi propre – leur imposer « paternellement » sa propagande pédago-hygiènique à sens unique.

Sinon il n'y a plus que des maîtres autoproclamés pour apprendre aux gens à être ce qu'ils sont. Prétendant que le peuple est une notion vague, sans consistance, englobant tout le monde sans qu'on y discerne personne (…) Maîtres-penseurs, si ce n'est chanteurs, mais jamais célébrant la vie des gens ordinaires, avec ses souffrances ou son héroïsme, comme le faisaient les anciens bardes d'une Celtie élargie.

A ce point précis, on peut définir éternellement le peuple des gens ou les gens du peuple en disant que ce sont tous ceux à qui, en vérité, on n'a jamais eu à apprendre ni à travailler ni à vivre, mais dont on a toujours su profiter au maximum du génie ordinaire de leur vie, comme avec une sorte de cheptel humain généreux, sans avoir jamais à les payer en retour. Le peuple du monde moderne fait partie de ces civilisation apparemment disparues, mais dont nous vivons de la ressource profonde, encore et encore, tous les jours que Dieu fait. Un peu comme d'un Père procurateur éternel ou d'une Mère-Nature si généreuse, sans la moindre reconnaissance de dette d'abord de la part du système si gratuitement engendré, et qui, lui, ne représente rien de mieux qu'une mauvaise aristocratie masquée.

« Et la seule façon dont je peux vous payer en retour, bons marcheurs et parleurs, c'est de travailler et de faire que mon travail vous aide à trouver du travail, le genre de travail que vous aimez et que vous savez faire le mieux. Votre labeur m'a déjà aidé, et il continue à m'aider. J'ai besoin de savoir pour de bon que mon travail vous aide. »

Guthrie était un authentique poète et musicien populaire au sens non commercial du mot, qui devait, comme tout le monde, tout à tout le monde – non pas tant au sens communiste de la chose, mais au sens conscient, de conscience sociale, et pour ce qui est de son courage de vivre et d'être, autant à lui-même qu'aux autres, dans son « ardeur et son espérance ». Par son chant viril ou tendre, son activité permanente, ses pérégrinations – plus que de soit-disantes errances kerouaquiennes homologuées par les marges autorisées d'une contre-culture ultérieure, ramasseuse de mise, puisque partiellement issue de son œuvre et de son témoignage – , par son énergie incompressible, il a donné au peuple américain des lettres de noblesse indélébiles, une dignité, une voix, un visage, gravés dans la mémoire encore lumineuse de ces années noires, autour de 29, entre deux guerres étranges.

Témoignage haut et fort, en couleur et en "parlant", de joie de vivre brute, de tristesse noire, d'exigence à hauteur d'humain, d'humour et de hurlements, de rage et d'espoir ; témoignage de la vie secrète de gens qui ne cachent rien :

« J'ai bien fixé mes yeux sur vous, et ouvert grandes mes oreilles quand vous vous approchiez de moi. J'ai vu les marques tranchées sur votre visage par les désordres du temps et de l'espace. (…) J'entends votre voix avec son franc-parler, comme la première fois. J'ai vu les différentes façons dont vos yeux s'assombrissent et s'éclairent pendant que vous parlez. »

Mais Woodie n'a pas fait de ce témoignage et de cette célébration uniques et solidaires, ethnologiques de l'intérieur si on veut, une affaire personnelle, une « petite entreprise », un business : il a pris et rendu sans rien retenir en caisse de résonance, pas de pourcentage pour l'artiste, sauf pour vivre. Il est resté engagé, mais non commercial jusqu'au bout, au service du peuple de gauche ou pas, dont il sait qu'il vient et qui lui a tout donné :

« C'est à vous que je les ai empruntés » (…) ces mots que j'entends ne sont pas ma propriété privée (…) J'ai emprunté assez pour manger et boire pour me maintenir en vie (…) J'ai emprunté ma vie aux travaux de votre vie. J'ai senti votre énergie en moi et vu la mienne remuer en vous. (…) je ne suis pas plus poète que vous-mêmes. (…) La seule histoire que j'ai essayé d'écrire, c'est vous. (…) [Rien] n'a jamais séparé nos travaux. Vos travaux et mes travaux se sont tenus la main et nos mémoires ne se sont jamais séparées. »

Le maître spirituel avoué et revendiqué par Dylan pouvait-il montrer plus précisément le chemin ? Chemin de fierté et d'humilité pures entremêlées, le plus dur étant de savoir faire ce mélange transcendant de subtilité, et surtout de le vivre de façon entière face à un système de corruption généralisée érigée en vertu de réussite. Sur ce chemin tracé, les jeunes héritiers, tout comme ceux de Kerouac, se sont perdus corps et âme en cours de route. Quelques uns ont joué avec les panneaux, d'autres, moins malins, sont tombés dedans, au pied de leurs lettres.

Les temps ont changé,répète-t-on, reprenant la formule de Dylan – , à chaque trahison graduelle et douce : plus personne n'a à cœur de s'acquitter de ses dettes, mais vit à crédit en sachant pouvoir, illusoirement, ne jamais rembourser. Par la direction de sa vie, de son esprit et de son travail, de sa parole, il aurait fallu rendre ce qui avait été plus transmis et prêté que donné, mais quand la tradition est ringarde et ennuyeuse, dépassée, le bonheur immédiat est qu'il n'y a rien à rembourser, on ne doit rien à personne par principe : la révolte efface provisoirement les dettes, un provisoire qu'on s'arrange pour faire durer toute la vie, mais qui n'a plus de sens, et la fin est toujours minable , et honteuse, tant l'esprit qui nous enfanta s'est rabougri, réduit et évanoui de nous-mêmes, nous transformant finalement en pire que ceux que nous devions légitimement changer. À commencer par nous-mêmes. Cet esprit nous a fui, ne pouvant plus vivre en nous.

Mais la jeunesse révoltée des sixties qui prit officiellement le relais d'une culture non reconnue, mais vraie, en se battant pour une contre-culture de masse, mais théorique, rêvée ou politique ou tout simplement commerciale, qu'un Kerouac lui-même, quelque peu écœuré, rejeta haut et fort – cette jeunesse-là voulait jouir par tous les moyens tout de suite, pour son propre compte, profiter en toute gratuité déclarée du précieux héritage, sans la conscience, qui va avec, des valeurs éternelles d'une culture vraiment populaire – tout en en rejetant progressivement les naturelles réciprocités exposées plus haut par Guthrie, dénoncées comme des contraintes inacceptables, liberticides et moralisatrices et pourquoi pas puritaines ?

On a bien crié partout dans les médias que Kerouac était un réac, pour contrer un esprit qui n'allait pas dans le sens des intellectuels de gauche dominants de l'époque et de leurs slogans nihilistes, maquillés en révolution faisant le jeu de la droite dure.

Qui se soucia alors des gens ou du peuple, des peuples : on ne parlait plus que de jeunesse et de consommer sa liberté. La ruse du système consista alors à jouer la jeunesse contre le peuple, forcément conservateur selon le critère discriminant de l'âge, alors que la jeunesse, comme les femmes, ont toujours été une partie centrale et intégrante réelle du peuple. La séparation dont parle très bien Guthrie joua ainsi à fond à tous les niveaux, annihilant progressivement toute valeur naturellement partagée, et, autour d'un égoïsme de compensation activé, continue toujours son travail de destruction massive d'une culture et de l'esprit qui va avec.

Révolution ? Il s'agit ni plus ni moins que du grand remplacement culturel de cultures traditionnelles par un fascisme rampant de consommation, comme le dit un poète italien, assassiné depuis, comme il se doit. Dylan note, quelque part dans ses Mémoires I, le sentiment clair qu'il eut, à un moment donné, d'un complot contre l'identité des gens.

Quand, la révolte artiste bourgeoise, aujourd'hui parvenue au pouvoir culturel et intellectuel – qui est d'abord politique –, son artiste monté sur pattes dira aux gens, comme Woody Guthrie :

« Je ne suis ni plus ni moins que votre employé qui écrit tout ça, comme une dette toujours due et en partie payée. Ce livre est un livre de dettes, et de paiement partiel »,

on pourra dire que « les poules auront des dents », comme on disait jadis, comme pour parler d'un futur impossible. Certains artistes parfois parlent de dette, très rarement de la payer et plutôt même pour se faire payer une caution solidaire. Nous sommes dans cet impossible et nous allons tous payer, beaucoup plus cher que ce qu'il aurait fallu si nous avions décidé de rester honnêtes et vrais. Des humains identiques à eux-mêmes dans le temps et l'espace, en quelque sorte. Comme nous étions avant que les temps ne changent en pire au lieu du meilleur annoncé.


Références :

Walt Whitman, « Feuilles d'herbes ».
Woodie Guthrie, « En route pour la gloire » ; « Cette machine tue les fascistes ».
Toute l’œuvre de Kerouac.







lundi 8 février 2016

FOLK SONG BLUES # 1 NEW-YORK NEW-YORK





Aux USA, depuis loin, la musique folk était musique traditionnelle ou folklorique, orale, souvent rurale au départ, comme le Mississippi blues, si on veut, forme historique culturelle locale aussi et d'abord, avant exportation, urbanisation, technologisation et mondialisation, et non pas « musique populaire » au sens commun du mot, englobant à peu près tout ce qui va et vient.

Une musique de compositeurs-interprètes-colporteurs, comme comme celle des songsters des chantiers ou des hollers des champs, chantant faits divers, d'actualité ou historiques d'histoire populaire, textes et chansons traditionnels de travail ou de célébration ou de contes et légendes des choses de la vie des gens, en marge des industries dites aujourd'hui culturelles. Avec des instruments rudimentaires ou portables bon marché : guitare, banjo ou l'incroyable harmonica, et bien d'autres instruments autochtones, comme les planches à laver ou diverses percussions improvisées chez les Noirs.

Dès la fin du XIXème, exode rural noir et petit blanc, bas salaires et mauvaises conditions de vie, crises comme la grande de 29, comme il y eut une grande guerre en Europe, et tout le syndicalisme musicien pur et dur dans le sillage de l'époque, ont fini par constituer tout un héritage culturel humain, finalement plus que de classe ou de race ou de sexe, à un certain niveau. Tradition de fraternité, couleurs de peau confondues parfois, de résistance et de lutte, dont les contestataires des sixties s'inspireront beaucoup, au départ.

La jeunesse, de gauche surtout, mais pas seulement, révoltée en masse dans les années 60, à laquelle cet héritage sera offert et « vendu » sur un marché de la contestation relativement avantageux, avec une « responsabilité » surtout économique de consommation du legs culturel-spirituel de départ (au sens primaire kantien du mot spirituel, si on veut), dans le cadre d'un forme de musique dite alors populairecomme symbole spectaculaire d'une pseudo-préservation d'origine garantie. Jeunesse blanche qui, à travers ses héros révolutionnaires culturels, rendra des hommages appuyés aux aînés légendaires du folk – comme Dylan à Woody Guthrie ou Baez à Joe Hill, mais aussi à tous les autres héros noirs du blues du Mississippi – certainement très sincères, au départ, encore.

Square Washington, fin des fifties, le dimanche, lieu d'une « fête de l'unité », « camp de base des héros inconnus de la scène folk new-yorkaise ». Avec différents groupes du mouvement dit « alternatif » : communistes ouvriers, folkeux « sionistes » chantant et dansant, colorés du blues ou cow-boys locaux des Appalaches, ballades, chansons de marins… comme celles reprises beaucoup plus tard par des Doors gonflés à bloc par le vent d'un rock venu du large californien. Les amateurs folk du Village étaient, dit-on, souvent de bonne famille, avant que ce folk « villageois » ne se fasse déborder par le professionnalisme rapace et exterminateurs d’un certain business. Ils étaient certainement aussi autant de gauche que de droite quelque part – cette culture transcendant les clivages officiels, avant que commercialisation et politisation ne les rangent dans leurs catégories réductrices et destructrices.

Une culture authentique, surtout quand l'officielle ne lui accorde qu'une place de sous-culture, comme on disait à l'époque – entendez un statut non reconnu, non contrôlé, étant inévitablement une forme unitive et non unitaire au sens de pouvoir, offerte par une transcendance de valeurs humainement positives partagées, et non humanistes positivistes, et qui sont l'énergie vivante exprimée par cette forme, qu'une fois dénaturée on aura beau jeu de nier, ou plus subtilement, de flouter cruellement au moment de sa quasi-disparition, comme si les traces évanescentes de ce qui fut pouvaient gratuitement permettre de l'effacer purement et simplement des mémoires pour nier la possibilité de son existence même comme fait sauvage imprévu.

Ce qui est intéressant, ce n'est pas l'enjeu historique en lui-même, c'est l'éternelle expression de quelque chose de pourchassé par le monde moderne : la possibilité même d'une autre vie que la systématique. Il s'agit là peut-être plus d'un point ethno-musicologique que d'autre chose, au sens où l'on voit, dans un tout autre domaine, des ethnologies d'entreprise. Puisque par delà la possibilité d'existence se trouve enfouie celle de la possibilité d'être au sens plein et humain du terme, qui est une réfutation pure et simple des arguments normalisateurs des sciences dites humaines.

« Rois de la rue » pré-dylaniens du Village, « bourrus », « géniaux », cœur sur la main, communistes ou rebelles sans cause, routards, conteurs, poètes etc. Mais se battant pour un folk pur au double sens de fidèle et propre, désintéressé, fraternel, non commercial, libre d'expression, brut de décoffrage ou raffiné comme certains morceaux de W.Guthrie, qui a « ouvert les portes des cafés » du Village. Tous ces vrais gens de culture libre et authentique, balayés un peu plus d'une dizaine d'années plus tard par la compétition, l'inverse donc des valeurs premières appréciées alors. Inversion qui passe régulièrement et même invariablement par le politique et la mode, grands fabricants de héros-consommateurs culturels dans nos sociétés démocratiques avancées, entendez : de marché de masse.

Mode, publicité, médias, autant d'instruments parmi les plus efficaces pour contourner, détourner et retourner une culture haute ou populaire, en vue de la transformer en objet de consommation et en idéologie qui va avec le produit du segment. Dès que quelque chose de bien existe, il faut le partager, le distribuer et donc le vendre, puisqu'il n'y a plus d'autre moyen que celui-là – qui est finalement le contraire du partage, outre le fait qu'aucune vérité ne peut être à vendre – contrairement à ce que beaucoup on cru, pour leur malheur même, possible. L'échange n'est pas le commerce, c'est même le contraire : quand il est équitable il n'enrichit pas une poignée de profiteurs-maquereaux spéculant sur les misères.

On peut dire sans se tromper que ce sont des intellectuels considérés comme progressistes par un camp ou un autre, marché ou révolution, dans leur quête, plus ou moins authentique ou consciente – d'authentique, qui fabriquent et créent, comme une sorte d'avant-garde du changement – la demande du marché de la mode culturelle qui le précède ou le suit, et dont l'offre industrielle, engagée et investie, adaptée et calibrée, ne fera que satisfaire le goût ou l'engouement, propagé à travers toutes stratégies de sublimations économiques précises, qui finiront, avec le temps et d'innocentes amnésies savamment dosées, par modifier et dégrader les exigences les plus élevées ou vraies.

On a pu dire que les chansons de W. Guthrie étaient le pendant musical des Raisins de la colère de Steinbeck. Et le film, ainsi que celui tiré d' En route pour la gloire, sont bien là pour nous en convaincre. Guthrie qui s'engagea auprès de formations politiques de gauche aussi, avec le groupe des Almanac singers et Pete Seeger qui contribua à la transformation du folk en produit commercial, ouvrant la voie à une sorte de compromis entre authenticité d'origine et show business – route que prirent les plus grands musiciens des genres attenants par la suite, conciliant plus ou moins honnêtement tradition et modernité, avant qu'une tradition mise à jour par la vitesse acquise de la machine à fric de l'autre face de « l'underground » urbain, ne chasse l'autre.

Système d'une société de spectacle finalement plus mécanique de profit que bestial en soi (ce qui explique tous ses légitimes et émouvants autant que mobilisateurs plaidoyers révolutionnaires en faveur des valeurs les plus apparemment civilisées ou progressistes en raison de pur liens théoriques, supposés ou fantasmés avec certaines séductions utopiques consommatrices), travaillant à modifier des valeurs sûres d'origine jusqu'au méconnaissable, la défiguration et la dénaturation renversante finale. Mécanique qui se définissant elle-même hors jeu, dès qu'il s'agit de payer sa quote partà l'opposé du spirituel ou de la liberté désintéressée ; donc toute culture authentique pillée, contrôlée, mises sous droits et propriété industrielle. La publicité, comme investissement productif pur, conservant seule une sorte de vague statut « culturel » de compromis de vente virtuelle de valeurs pré-vendues préfabriquées – contre celles dépouillées, dont les dépouilles ne font que nier leur prétendue existence. Ainsi de la liberté ou de la dignité de chacun quand la cause commune politique ou économique l'exige.

Naïveté d'une jeunesse d'autre part, public  intellectuellement captif , embrigadée dans une contestation de masse, avant la fanatisation à venir, avec les fans ou les adeptes, ces bons intellectuels honnêtes, comme aurait dit Brassens, dans leur quête d'authenticité et de vérité pure et simple donc, permirent, comme la mafia avec jazz à Harlem à un autre niveau, à ce folk d'exister et de s'installer dans un show-biz en pleine expansion avec la jeune industrie du disque 33 Tours.

Les chanteurs folk, avec leurs espoirs et leur « foi », mais aussi leurs ambitions et leurs besoins modernes, « engagés » dans des luttes contre l'injustice ou l'oubli, purent, dans ce milieu nouveau, poser leur valises et trouver une vie meilleure dans la bonne ville de New-York, ou une autre, portant leur tradition de départ comme un étendard pour une nouvelle renaissance en milieu urbain. Ce fut donc une sorte de transfert culturel, de transsubstantiation et de transmutation.

Dès les années 30, les intellectuels progressistes de gauche new-yorkais, on disait « de gauche » tout court en France il y a encore si peu, avant que cette fraction du monde ne se divise à son tour en conservateurs et progressistes, comme partout où il y a un enjeu économique dans un certain sens de l'histoire moderne, sous la pression mondialisée industrielle et technologique de masse ; ces intellectuels new-yorkais donc, ou des grandes métropoles pouvant se permettre, dans une certaine mesure réglée, d'abriter des gens considérés de gauche à une époque de guerre civile plus ou moins froide, un peu comme avec la musique noire de Harlem, s'étaient tournés vers cette musique non commerciale, artisanale, non encore industrialisée et électrifiée – pour élargir le public et les profits qui vont avec. Il fallait de la ressource, récupérer le travail de chasseurs de tête désintéressés, idéalistes ou militants. Fournir le marché en jouant sur les sentiments.

A un certain niveau, on pense à ces maîtres de plantations du sud demandant aux « nègres » de les divertir le dimanche pour leur plaisir. Mais tous n'avaient pas cette attitude, même si plus tard le jeune public, d'une certaine façon, finit étrangement par la rejoindre dans sa demande d'authenticité standard, lors d'un concert ou d'un autre quand un vieux bluesman décevait, par exemple, de ne pas jouer en buvant le whisky sacré permettant au même public, exotique ou exogène, d'affirmer un égoïsme libéré. On peut douter que la douleur du blues ait jamais été un plaisir, sauf à un certain niveau d'humour d'interprètes non dupes de la valeur de leur public.





vendredi 5 février 2016

BORN TO DIE : FRENCH HISTORY X







Bien sûr qu'on est là pour mourir. Et que pour la majorité des gens, c'est un scandale que de dire cette vérité telle qu'elle est, face à une souffrance exprimée par une plainte en forme de confidence ou en quête d'une prise en charge. Mais quel est le plus grand scandale : celui de la mort ou celui de celui qui refuse la mort de l'autre, dans l'image obsédante qu'elle lui renvoie, violente ou pas, pour mieux justifier à ses propre yeux son propre refus de la mort ?
Il n'est qu'une façon de refuser la mort de l'autre, c'est d'y déceler un crime et non un malheur ou un accident, quand ils n'y sont pas. Quand ils y sont, c'est qu'on est là pour mourir, non pour Dieu, mais pour les hommes, hélas.

Pour l'instant, sauf pour des névrosés de la vie, de plus en plus majoritaires il est vrai, la mort fait partie des choses qui ne se refusent pas, parce que c'est comme ça. C'est une réalité existentielle, ou plutôt une vérité essentielle, quelque chose qui n'est ni bien ni mal, mais au dessus de toute morale comme de toute justice, c'est à dire qui a du sens. Avons-nous à juger ce qui est au dessus de nous, non au sens hiérarchique, mais de plus grand ? À partir d'un monde où aucune justice ne peut être ?

Qu'y a t-il donc tant à dire de la souffrance de l'autre, quand elle est là, comme une absurdité de plus, plus sanglante et violente qu'une autre ? Qu'on ne la supporte pas ? Ou serait-ce seulement de la voir qui n'est pas supportable pour notre sensibilité blessée ? Est-ce la souffrance elle-même de l'autre ou ce que nous ne supportons pas pour nous-mêmes dans une violence que nous ne supportons pas en nous d'abord, et parfois seulement ? Quel est cet insupportable ? Ne serait-ce pas une forme de terreur face à une vision du mal ou de l'horreur ?

Si tel est le cas, ne serait-ce pas cette terreur dont nous voulons nous débarrasser dans et par notre lamentation devant ce qui nous l'inspire, comme dans une sorte d'exorcisme d'un récit de l’innommable ? Il faudrait, pour que s'adoucisse la douleur de la terreur, qu'elle se partage, se dilue, se discute et se rejette dans une messe d'imprécations, de plaintes et de désolations et finisse par un slogan de révolte morale convenue contre un mal présenté comme étranger à ce que nous sommes et faisons à chaque instant. Et encore : comment oublier, effacer, nier, réécrire, interpréter, classer dans du connu, du rationnel, du rassurant ? Mais on ne neutralise pas la vie : on l'aime ou on la détruit.

On ne fait pas la guerre à la vie pour combattre ce qui la terrorise à cause de la terreur que cette guerre inspire à la vie en guerre contre elle-même… La vie n'est pas un suicide collectif, où mène un réalisme d'hommes d'affaires en règlement de compte sanglant pour le pouvoir, le contrôle du marché de la vie, d'une vie qui ne marche plus libre quand le marché lui vole cette liberté.

Il y a des choses qu'il ne faut pas faire, sous peine d'en payer les conséquences. Ne sachant plus ou ne voulant plus savoir qu'il ne faut pas les faire, on se donne le « droit » légitime de ne pas en assumer les conséquences, en utilisant la ruse d'un sentimentalisme humaniste de bon aloi bourgeois qui nous innocente aux yeux des naïfs de service que nous sommes tous devenus, par la vertu des vérités officielles, admises ou suggérées par les moyens, parfois, les plus vicieux, les plus sales, comme celui de la peur et du chantage par exemple. « Comment une telle horreur est-elle (encore, éventuellement) possible ? » L'idée qu'on a imposée du progrès nous interdisait pourtant d'y croire. Il faut bien se rendre à l'évidence : rien n'a changé ou plutôt tout a changé, mais en pire.

Mais personne n'a jamais voulu se rendre à l'évidence, considérée comme inhumaine depuis le début du monde moderne. Ou accidentelle, faisant partie du non risque zéro, comme on dit beaucoup aujourd'hui, comme pour signaler que, dès le début, l'illusion était pudiquement maintenue pour le bien moral de tous. Entendez : existant statistiquement si peu que non significative, selon la belle et froide formule consacrée ? Mais la question n'est pas le chiffre des morts, leur c.s.p. (catégorie socio-professionnelle, comme on dit en sociologie) etc.., mais leur signification profonde, puisque tout a un sens, un vrai sens caché, non pas divin, mais hélas, humain.

Ce n'est pas tant qui est mort aujourd’hui qui « compte », malgré l'importance de la douleur des proches ou du témoin direct, mais comment, au sens d'une bonne ou d'une mauvaise mort. Hélas, la mort naturelle et belle, à la Brassens, disparaît, remplacée par une mort sale et anormale, qu'il s'agisse de crime ou de mort industrielle, au nombre de laquelle il faut compter les accidents de la route, par exemple.

On peut arguer, à raison, que « Dieu ne peut pas vouloir » des corps martyrisés dans une carcasse calcinée ou maculée, mais il faut reconnaître dans le même temps que la vie que nous acceptons de mener ne peut aboutir qu'à ce genre de fausse fin tragique, mais prévisible et responsable. Il est des accidents de la route pas comme les autres, ce ne sont pas de vrais accidents techniques, glacés au mode de vie, ce sont des chocs humains incompréhensibles hors de responsabilités qui ne seront jamais mises en lumière pour des raisons éternellement conjoncturelles qui ont tout à voir avec la structure mortifère de nos façons de vivre. La mafia, elle, aime l'éternité des illusions forcées comme la main dans le sac.

Non pas seulement de la responsabilité de celui qui provoque un accident de la route, comme on essaie de nous le faire croire de force, mais encore de tous ceux qui tirent un intérêt aux folies routières d'une façon ou d'une autre, et à qui on ne demandera jamais de comptes. Mais encore : tous ceux qui tirent profit de la vie que nous menons ou malmenons plutôt, et là, Dieu sait s'ils sont nombreux et inattendus, que ce soit derrière leurs idées ou leurs produits.

Sans parler de nous-mêmes, demandeurs de ces motifs, désirs et enthousiasmes, de ces leurres. En ce sens, nous sommes bien là pour mal vivre et mal mourir, et pour absolument rien d'autre. Allons-nous nous en plaindre et à qui ? Nous en scandaliser ? Il serait donc dommage ou sans intérêt de mal vivre, mais complètement scandaleux de mal mourir ? De mourir de cette guerre qu'on fait à la vie en toute impunité – sauf la mort, « vice caché » qui tombe et retombe sur nos têtes pleines d'arrogance égoïste et destructrice ? Heureusement, tout le monde ne choisit pas, sans savoir ni vouloir, Kali et le bout de sa nuit sociale-nihiliste ou nationale-socialiste.

Qui d'autre est mort aujourd'hui ? Un jeune garçon, comme dans « Into the wild », le film. Mort à sa façon, sauf que la sauvagerie ne vient pas là, de la nature, de la wilderness, mais de la nature humaine, ou plutôt de la dénature humaine, celle qui fait les jungles modernes, comme à Calais ou de n'importe quel camp d'un monde réfugié ou pas, où des gamins grandissent et finissent dans la boue, parfois loin des banlieues de la terreur, mais tout contre la même implacable et vieille haine héritée, réveillée, activée, stimulée comme les ventes : celle des clans, des quartiers, des cités, des races, des sexes, des communautés ennemies .

Puisqu'il y a aussi les camps du peuple Rom ou Manouche. Ceux du bord des routes ou des dépôts d'ordures. Avec les ultra-violences démesurées qui vont avec, les vengeances, les manipulateurs, les trafics et les réseaux, les tueurs comme ceux de l'Ordre Noir nazi. Puisque la guerre qui ne dit pas son nom, est civile et culturelle, masquée, ici comme ailleurs, comme un produit de marque import-export. Comme pour la came sans odeur ni frontière.

Un jeune garçon fait homme différent, qui défendait la cause animale, jeune bouddhiste, comme beaucoup de ces fils spirituels de Kerouac, dont on ne veut plus entendre parler, faisant du stop pour se déplacer – stop céleste qui l'a tué, qui l'a stoppé dans sa libre course de jeune bikkhu. Que deux jeunes manouches au volant d'une fourgonnette ont laissé pour mort au bord d'une route sacrée du sacre de la mort d'un apôtre de la non-violence de plus – paume de sa main tournée vers le ciel, cœur arrêté ouvert, tourné vers un Gautama cosmique interdit, impossible – avec son sourire étoilé là-haut et souriant maintenant crâne fracassé sur le bitume de la nuit humaine.

Celui-là ne s'est pas suicidé, comme tant et tant, mais on n'en parlera pas plus que de ceux qui le sont de cette société asociale et inhumaine, cupide et cruelle, sans fraternité ni liberté. Mais sa mort, cette mort-là est belle, grande, exemplaire, dans son élan, solitaire et solidaire, brisé tout tendu vers une sérénité si souvent ridiculisée par les tueurs du marché, et qui se paie au prix du sang en Enfer- Sur-Terre. Comment ne pas penser aussi, dans la même tristesse kérouaquienne, à ce jeune amoureux de la nature tué l'année dernière à Sivens ? Ce sont nos enfants qui meurent de ne pas vivre libres, ici comme ailleurs !

Démocratie, déesse du vrai et de la parole libre, qu'attends-tu pour les protéger quand tout est en faillite ? Combien de nouveaux Christ, de nouveaux Socrate faudra t-il sacrifier sur le maître-autel des temps maudits avant qu'un peuple se lève pour la tempête de la paix – contre la tourmente du mensonge et les fantômes de la haine ? Combien de temps la lâcheté infligera t-elle encore à tirer aux humains d'humanité ?