dimanche 27 mars 2016

FRAGMENTS 5 -- MIRACLE DE LA RÉSISTANCE, INFINITION DE LA « CHOSE » CHRÉTIENNE









On se demande souvent mutuellement ce qu'est l'amour, sans trouver, évidemment, de réponse satisfaisante : belle expérience des limites ! On se demande, pas assez, ou plus du tout, ce qu'est le vrai Christianisme, celui renonçant à la Tolstoï, celui de chrétienté à la Bernanos, ou le désespérément serein à la Kerouac, et de tant d'autres encore, si loin, dans le temps et l'espace spirituels, du fatras baroque prévertien du catholicisme ou du double jeu pragmatiste-puritain du protestantisme. Loin des pouvoirs spirituels – cette contradiction dans les termes.

Bien sûr, on rapproche, on approche en rond, en des temps modernes chaplinesques, Christianisme et autres religions, comme le Bouddhisme (…) – mais il manque le retour aux sources de la quête de vérification ou d'identité ; on s'attarde sur son côté « libertaire », voire sur son prétendu communisme primitif, (…) en en faisant le créateur de l'Histoire, de la Modernité, du Socialisme (alors que le dominant, le scientifique, n'est de toute évidence qu'une fabrication anglo-saxonne autour du XVIIème, pour supprimer positivement les guerres de religion, avant de prendre le pouvoir à son tour en tant que pseudo-religion universelle de droits et profits humains dans un monde perdu pour la vérité). Ou alors, on vante et vend au temple sa charité absolue à travers l'image sainte de son Christ-Homme martyrisé par la très symbolique Rome moderne, désarmé comme un argumentaire mou.

Quoi encore ? Mais tout ça sent le réchauffé, pour ne pas dire l'angélisme philosophique exterminateur de synthèse, enfer pascalien, faiseur de bêtes immondes, religions temporelles décervelantes, écœurantes, tellement éviscérantes de vérité vivante que les sacrilèges sacrifices humains de l'antiquité sont fariboles primitivistes à côté des méthodologiques massacres de masse, dans les brumes épaisses d'un nouveau matin des magiciens de l'Idéologie Progressiste, se répandant comme les vagues glauques d'une nouvelle peste noire sur le monde, avec la douceur feinte et tiède d'une messe toute aussi sombre et ténébreuse, sublime et perfectionniste – bénissant le saint massacre mondialisé du déracinement et de la déforestation humaines accélérés.

Tout ça sonne plutôt faux, à un point tel qu'on sait tous qu'il va falloir tout reconstruire, comme toujours : tout est toujours à refaire tant qu'on n'a compris ni le mythe ni Sisyphe heureux. Ce qui fait la fortune et l'ignoble, mais trébuchante exaltation de certains « entrepreneurs » d'après-guerre culturelle, après, aussi, celle de profiteurs-artistes de tout poil du même nom de sale guerre, de guerre sale – , les pieds léchés de reconnaissance mafieuse, pourvoyeurs bénis d'emplois utiles en ces temps maudits de retour du mal à l'envoyeur. « Thank you Satan », comme aurait dit Ferré du haut de sa vendetta du désespoir.

En ce sens, Gandhi ou Martin Luther King ont ouvert un chemin de croix apparent au scientifique regard qui doute, dont le moins qu'on puisse dire est que peu s'y précipitent, freinés dans leur bel élan par l'aspect – disons « pragmatique » des choses – Entendez l'affrontement essentiellement non-violent que suppose la bonne marche de la vérité – chrétienne ou pas d'ailleurs, conformément à la direction donnée par le Christ, mais aussi par tant d'autres maîtres spirituels convergents ou divergents, qu'importe la face humaine devant ses formes parfaites ?

En attendant, la politique du pire, elle, a de beaux jours devant elle, à mordre les fesses divines de la mystique péguyienne à belles dents, à lui faire un sort philosophique à la Sade, une sorte de sort de faveur en étranglement final, mécanique psychotique, saccadée, de l'horreur filmée, répétant ad nauseam la pathologie monstrueuse des temps. Mais c'est sur sa ruine et son viol collectif, tournant, que l'on reconstruira, sur la révélation que cette ruine, cette destruction même promet et initie à contrario, comme réponse indéterminée exacte, comme à chaque fois, le plus tragique chemin de vérité permettant la plus étonnante éclosion de grâce gratuite, libératrice, absolue : Remember la Résistance ! Celle du génie d'un peuple incroyable de foi sous la botte des Marquis Noirs du nord.

Comment oublier que ce fut, tellement – même si pas seulement – , celui du génie d'un certain Christianisme de souche non officielle ? Première répétition « générale » d'une future réémergence ou renaissance rédemptrice – toute différence des profondeurs confondue dans la vague mouchée mort-née de 68 ? Nous ne le pensons pas : nous le croyons, comme dans un film en noir et blanc de Rossellini ou de Bunuel (Mexico-City Blues), peu importe la face…, puisque, tournée contre terre, nous mourrons avec ça au cœur, au moins ! C'est dans l'épreuve au et du quotidien seulement , sous le regard du monde entier que vient la preuve…, droite hors des bottes de parade ou ferrées à écraser les visages, comme la flèche non empoisonnée du miracle ordinaire d'un peuple martyrisé, décochée par une enfance humaine humiliée invisible, au milieu de haines et d'aboiements golgothesques, grotesques et pitoyables, avec leur sourire en coin défoncé, hollywoodien, non crédible. Moins crédible qu'une annonce de poker menteur, du temps où les dieux étaient des choses, antédiluvien, madame la Modernité venue d'ailleurs.



« En faisant de Jésus le fils de l'homme, le christianisme a imprégné l'humanité de miracle et de charité à un degré inconnu auparavant, lorsque les dieux étaient autre chose que les hommes. (Aussi peut-on affirmer très logiquement, très scientifiquement, que depuis le Christ, la substance de l'histoire a changé.) Désormais, puisque Jésus est AUSSI un homme, les miracles sont accomplis sous une apparence humaine, tous les jours. Avant lui, ils étaient thaumaturgiques, exceptionnels, dramatiques. Après lui, ils sont humains, et par conséquent on ne peut pas les reconnaître.

Le miracle se distingue du fait ordinaire (explicable, produit par des forces naturelles, cosmiques, biologiques, historiques) seulement parce qu'il ne peut pas être distingué. Pour paradoxale qu'elle paraisse, cette définition n'en est pas moins très simple. (…) La forme parfaite de la révélation divine n'est pas reconnaissable ; car la divinité ne se manifeste plus, ne se réalise plus dans le contraste, elle agit au contact de l'humanité, en prise directe.

Ici, l’occurrence change de valeur (…) (Maintenant, elle ne signifie pas quelque chose d'exceptionnel ou d'imprévu, ni de fatal ou de prédestiné, mais tout simplement un « fait », quelque chose qui s'est passé, s'est réalisé.) Si le miracle est méconnaissable – c'est à dire un fait selon toute apparence ordinaire –, tous les faits ordinaires acquièrent une importance maximale, car chacun peut receler une intervention irrationnelle, divine. L’occurrence peut alors devenir le guide de notre existence.

Il y a autre chose, d'encore plus important. L’occurrence signifie une chose réelle, une chose réalisée, et nous orienter vers les occurrences est donc réaliste. (…) C'est une conception antimystique du miracle, car elle délimite très strictement l'expérience religieuse, c'est à dire l'expérimentation du miracle par des voies exceptionnelles.

Dieu ne se laisse plus connaître par la seule voie de l'expérience mystique – une voie grave, obscure, jonchée de tentations et d'obstacles – il se laisse « connaître » surtout par la voie de ce qui n'est pas reconnaissable. Autrement dit, comme il se doit et il en a toujours été : la connaissance quotidienne de Dieu (différente des autres degrés, plus clairs, de la connaissance divine : la contemplation, la mystique, l'extase) est obscure, elle est involontaire, elle est naturelle. »
Mircea Éliade, Océanographie, Du miracle et de l’occurrence.




vendredi 25 mars 2016

FRAGMENTS 4 -- À LA RECHERCHE DU TROISIÈME OEIL











«  Si je voulais être malveillant, je pourrais avancer que la science n'est qu'une technique permettant à de non-créatifs de créer. Et je ne me moque pas du tout des scientifiques. Il me semble remarquable que des êtres humains limités puissent se mettre au service de grandes causes sans être eux-mêmes de grands hommes. La science est une technique sociale et institutionnalisée, où même des gens inintelligents peuvent s'avérer utiles au développement de la connaissance. (…) Ainsi, je me mets à appréhender toute éventuelle découverte comme le produit d'une institution sociale, d'une collaboration. Ce que l'un ne découvre pas aujourd'hui, un autre le trouvera un jour ou l'autre. (…)

(…) toutes les définitions connues qui utilisent la créativité ( et la majorité des exemples de créativité que nous utilisons) sont essentiellement masculines. Nous avons rejeté pratiquement toute prise en compte de l'inventivité des femmes par simple technique sémantique consistant à ne définir comme inventives que des productions masculines et à négliger totalement la capacité à créer féminine. J'ai commencé récemment (…) à considérer la créativité des femmes comme un bon champ opératoire de recherches en ce qu'elle est moins axée sur les produits, le résultat, l'apogée dans un évident triomphe et dans le succès, et plus engagée dans le processus lui-même. »
                                                                                    A. M.
                                                                                                     



On connaît la nature taoïste de « l'engagement dans le processus » de ce qui est, permettant de le vivre de l'intérieur, hors du hors-jeu de l'observateur analytique et « objectif » coupé de la réalité, insensible à l'ensemble de ses formes, aussi bien que le rejet, tout aussi négatif, de la nécessaire réflexion profonde à partir de ce « direct », comme retour à soi et à sa spécificité intégrée et intégrante. D'ailleurs, cet approfondissement peut-il, pour être vrai, être autre chose qu'une boucle du processus permettant d'accorder deux consciences : celle du monde et celle de soi, finissant par exprimer l'une par l'autre ?

Quel est le moi qui parle et que dit-il qui ne serait qu'un moi séparé ? Permettant d'accorder les deux faces d'une même réalité humaine, non « re-construite » par l'analyse, mais naturellement sexuée dans une unité de complétude plus qu'une complémentarité de reconstitution théorique, interdisant par sa différence essentielle spontanée, non essentialisée par l'analyse – justement – toute forme d'égalité et de concurrence ? L' exemple le plus simple venant à l'esprit étant par exemple les deux yeux, hors de la considération « d'œil directeur » soumis à une visée précise. La science véritable pourrait être cette vision plutôt qu'une visée déconnectée, séparative, abstractive de rupture et de viol.

La science comme technique sociale institutionnelle telle que vue et entrevue plus haut nous en dit long sur l'aspect socialiste et démocratique de ses fins et de ses moyens : elle est d'abord un pouvoir politique de collaboration sociale transcendant les différences de classe (…) dans une théorie pure, même si cet idéal d'entraide affichée, ou plutôt de surhumanité intellectuelle surplombante comme un dieu archaïque, indifférent aux valeurs humaines a priori – c'est à dire non soumises à l'analyse refusant de prendre en compte, par exemple, la capacité féminine de créer dans son alliance naturelle, innée et spontanée avec « l'objet » de la recherche – même si donc, cet idéal masque d'un voile valeureux une pratique beaucoup moins sociale et démocratique qu'il n'y paraît.

Mais ce manque de démocratie réelle est subtilement compensé par le résultat mirifique, crédible et mythique à la fois de l'entorse : le pouvoir que procure le résultat d'un tel contrat intellectuel, comme connaissance toujours en progression supérieure de puissance pure sur le monde, – le progrès – en principe partagée par tous, même si ce partage théorique masque une pratique beaucoup moins…

C'est un jeu de rôle où l'on gagne à tous les coups, la péréquation entre l'un ou l'autre  découvreur d'un jour ou l'autre permettant de gagner à tous les coup, avant et après-coup. Il y a pari, spéculation, défi plus que définition, et même, à la fin des fin, contestation – pour ne pas dire remplacement pur et simple du monde, de sa discutable et réfutable réalité autre qu'humaine, humaniste, autant par la masse qualifiée et effective des données récoltés que par les résultats produits par leur utilisation orientée vers une transformation radicale et absolue du monde dans le sens d'une humanisation intégrale, que par enfin et surtout, la mobilisation illimitée dans le temps et l'espace, de toute la main-d’œuvre intellectuelle nécessaire à l'aboutissement du projet de maîtrise cartésienne absolue du monde.

Il y a donc là une immense et précieuse intelligence collective ne nécessitant pas beaucoup d'intelligence « primaire » de départ – au sens d'énergie créatrice, tout en ne fonctionnant qu'à partir d'intelligences primaires moyennes dans une structure de recherche statistique de masse. C'est une sorte de passage du musculaire à l'intellectuel de masse ou industriel, si on veut. Simplement, comme pour le musculaire, là où le problème démocratique ou social commence, c'est quand ce projet met en œuvre une dictature humaniste de droit contre une gauche naturelle du cœur et de l'esprit. C'est un peu comme si on perdait un œil – qui aurait pu, dans son intégrité non exclusive, être le troisième ! Mais tout le monde humain dira qu'il vaut mieux être sourd que d'entendre ça : à quoi aurait servi la science face à l'animalité d'où nous émergeons ?












jeudi 24 mars 2016

FRAGMENTS 3 -- LOGOMACHIE CHOISIE






«  Il y a de fortes raisons pour supposer qu'il existe un lien entre notre volonté de progrès externe et la tristesse, l'inquiétude, le manque de contentement de la société moderne. 

(…) beaucoup de gens croient que la science a « réfuté » la religion. Ils supposent ainsi qu'à partir du moment où aucune évidence n'apparaît quand à la réalité d'une autorité spirituelle, la moralité doit être une question de choix individuel.

Alors que dans le passé, les scientifiques et les philosophes ressentaient un besoin pressant de mettre en évidence de solides fondations sur lesquelles établir des lois immuables et des vérités absolues, ce genre de recherche est aujourd'hui considérée comme futile.

Nous assistons en conséquence à un revirement complet conduisant à l'opposé, où finalement plus rien n'existe, où la réalité elle-même est remise en question. Cela ne peut mener qu'au chaos. » D. L.


Quelle est la nature de ce « revirement complet conduisant à l'opposé » de l'éternité dynamique du monde sinon celle d'un génocide spirituel de la nature et de l'être humains ? Sinon celle d'un transhumanisme négatif, où le dépassement de l'humain est retourné contre lui-même, au profit de sa propre négation comme justification scientifique d'une auto-destruction prétendument créatrice et libératrice ?

Ce chaos destructeur suicidaire s'identifie clairement comme la destruction programmée de ce qui est, dans une sorte de complot scientiste contre-nature et contre-culturel, comme illusion et théorie de compensation, de remplacement et de réparation. Complot spleenétique du mal cité en première ligne, lié comme son ombre à une société moderne ayant fait le choix du nihilisme, de la sécession et de la dissociation méthodiques – c'est à dire de la guerre civile et mondiale – , et dont les résultats récurrents trans-historiques sont les fascismes et les terrorismes de masse comme pathologie psycho-sociologique au quotidien, et tragiquement, comme horizon propagandé indépassable de la survie d'une humanité diminuée, tout autant que par ses pseudo-transcendances de remplacement, par la terreur intellectuelle des cadres contenant ces choix apocalyptiques conscients et comptables.





vendredi 18 mars 2016

FRAGMENTS 2 -- PERTE DES VALEURS ET VALEUR DE LA PERTE




" (...) je me suis servi d'eux comme testeurs de valeurs. Peut-être devrais-je plutôt dire que j'ai appris d'eux ce que sont probablement les valeurs suprêmes. Ou, pour le formuler autrement, j'ai appris ce que sont les valeurs des grands hommes, auxquelles je finirai par adhérer dans un certain sens extra-personnel, et quelles "données" finiront par les soutenir. "  A. M.





Nous croyons avoir perdu nos valeurs, comme si elles avaient pu être – ne serait-ce qu'un fugitif instant – nôtres ! Comme si leur universalité était un objet de commerce ou d'échange, échangeable contre du travail, un effort ou un sacrifice.

Si ce ne sont plus nos valeurs, c'est qu'elles nous on quittés, leur perte, c'est notre abandon de ce qui les faisaient vivre et être. Parce que, avec le temps, nous n'avons rien trouver de mieux à en faire, dans l'illusion de croire pouvoir impunément les faire fructifier, que de les transformer en résultat, en un fruit autorisé. Nous avons vendu et revendu ce qui était un fruit donné pour le don et le contre-don. Mais ce fruit était le résultat de ce qui est donné avec ce qui le fait et le fonde en vérité, hors de nous et de lui-même. Pas séparément.

Ce ne sont pas des valeurs que nous avons perdu, c'est leur sens, non pas le sens des valeurs établies, mais la valeur de leur sens, qui permet de les établir dans le temps provisoire. Sens non cartésien, naturel, non soumis aux volontés les plus prédatrices de toutes : la philosophique et la scientifique. Celle de posséder et de dominer au sens romain du terme, celle qui fait du monde et de nous-mêmes un seul et même esclavage domestique logique : celui de la fin en soi comme moyen ou du moyen en soi comme fin.




mardi 15 mars 2016

FRAGMENTS -- 1 SYSTÈME ET VÉRITÉ







FragmentS, un retour à l'ordre intemporel de l'instant. Sans visée réactionnelle ni argumentaire. Style, dans sa logique propre, privilégiée au service d'une vision fugitive du définitif vital dans sa transcendance spontanée, exprimée sans autre arrière-pensée. Il s'agit bien de non-pensée et de non-savoir – et même de non-savoir joyeux, bien au-delà de l'idée nietzschéenne de « gai savoir » : ici, en terre de Non-Violence, Moyen de la Vérité, comme disait Gandhi. Chaque fragment, page arrachée au néant fertile, tourné vers son devenir. Bac à sable arasé sur lequel le calligraphe dessine le symbole d'une figuration improvisée, l'Être haut, là guidant la main, -- liberté spirituelle de la main comme fête en soi -- , "devenant ce qu'il est".


1 – Système et vérité

Les défenseurs attitrés ou élus du système, formalistes de l'ordre, profitant de sa nécessité éternelle pour, non sans ignoble cruauté, le doubler et le court-circuiter, avec une totale toxicité parfois. La plus haute trahison et subversion qui soit. Les prétendus subversifs qui combattent ceux-là, divers au sens propre. Autre catégorie instituée de fait (et non d'office), dont la responsabilité va aussi bien que pour les premiers, du pire au meilleur. Diversion donc vers le ou les pouvoirs du même système, réparateurs auto-proclamés de ses injustices, innovateurs de ses futures déviances, dont la barbarie le disputera toujours à l'ignominie des premiers : catholiques et protestants en un sens, pour résumer en deux mots.


Ce système antisocial en soi comme système perpétuel, dégénérescence sociale s'opposant à toute forme de vie libre et spontanée pour la contrôler et l'utiliser à ses fins propres, contre les gens et le peuple – contre le spirituel du peuple – nous avons oublié la formule « ce que Dieu veut, le peuple le veut ». Contre nature, contre la vie libre.

On ne peut s'opposer au système social, quelques soient les contrats philosophiques érigés, on ne peut s'opposer longtemps à l'ordre naturel et surnaturel du monde et des gens. En ce sens, il ne peut y avoir d'anti-systèmes subversifs ou irrationnels assimilables à un nihilisme à combattre par principe moral ou citoyen. Il n'y a que divers refus plus ou moins formalisés, donc systématiques, de ce qui est hors vérité, de quelque côté de celle-ci que l'on se place. Il n'y aurait aucun système sans cette vérité première, qui est qu'elle n'est jamais un système, mais qu'elle le permet positivement dans la mesure de son respect le plus strict.

L'ordre de la vérité n'est cependant ni conservation crispée ni révolution lâchée, immobilité bloquée sur son mouvement mécanique ou changement perpétré à perpétuité. Comme l'amour, il se produit naturellement dans le temps et l'espace de ses formes sociales éternelles, et il travaille à son alliage entre démocratie et aristocratie, à une alliance spirituelle vitale qu'aucune tendance formelle ou nominale n'altère : c'est un ordre solaire dissolvant sans violence le sublunaire du haut et du bas.

L'un des premiers et derniers problèmes d'un système imposteur quel qu'il soit, est de se nier lui-même, engendrant un absurde temporel basé sur le mensonge de la consommation du monde et de soi, en soi et pour soi. Et aboutissant sur une sorte d'absurde essentiel (contradiction dans les termes) générant les existentialismes les plus sales.
L'absurde est cette prétention de son système à pouvoir fonctionner à tous (les autres) niveaux – et, notamment, celui de la « production » qui lui est liée pieds et poings, comme dans une sorte d'addiction prétendument « créatrice de richesse » – comme s'il était référent, un système de vérité, mais dont on voit bien l'imposture spirituelle qu'il ne peut qu'incarner avec le temps, comme dans une sorte d'auto-dévoration permanente, dans l'avidité mécanique que suppose la sortie du véritable spirituel, et qui finit par placer "l'humanité" du système sous celui de l'animal, au niveaux de la dénaturation des besoins et des désirs premiers. Et il s'agit bien de leur dénaturation spirituelle d'abord, la pire, l'impardonnable.

Le tout de ce système-là, "fonctionnant" avec la nécessité absolue de la fabrication perpétuelle de nouveaux mensonges (et mots) pour désigner et renouveler les anciens. Aucun temporel pur ne fabrique de spirituel : on ne ment pas pour être ce qui ne ment pas. Pour être, il ne faut que du vrai, dans la posture de recherche permettant l'existence et l'essence non-violente du véridique, au contraire de la guerre mondiale de tous contre tous, programmée pour asseoir le faux de force, le mal et l'injuste des pseudo-religions de l'argent et de la puissance pure.
Et pourtant la vérité la plus simple dit et dira toujours dans le désert des systèmes nihilistes qu'il peut exister un autre système que celui de ce terrorisme intellectuel multiséculaire. Elle dit surtout que l'alternative ne peut venir de ce système-là tel qu'il prétend se perpétuer dans son mensonge psychologique existentiel. Elle dit enfin, mais toujours, qu'il faut revenir à l'essentiel, qui est d'abord l'in-essentiel d'un système excluant de fait et par principe requis cet essentiel nié et renié par la raison « théologique » pratique de l'absurde.

La vérité du système de l'absurde, c'est qu'il est le seul anti-système de vie et de vérité, tant qu'il ne vit et se multiplie que par sa logique exclusive et criminelle, comme moyen de sa propre fin : il est définitivement hors sol, comme toute puissance en soi du moi humain, hors du mystérieux soi du monde lui-même, que révèlent le temps et la mort avec une patience toute maternelle -- contre une illusion de volonté séparée, moderne ou archaïque.





 A partir d'une photo de Lucas, 2016.


samedi 12 mars 2016

SALUT AUX VRAIS HUMAINS



" un être humain, c'est à dire nous-mêmes sous une forme différente " GANDHI






Comme Rimbaud, ceux qui se lèvent avec un jour qui les tue, héros ordinaires invisibles aidant le monde à être ce qu'il ne veut pas être et prétend ne pas pouvoir être, famille intemporelle, lumière interdite et cachée, humanité perdue retrouvée, entravée, malade, exclue, sous le coup des lois et de leur implacable regard ; humanité aliénée, étrangère, bannie, refoulée, cantonnée, désolidarisée, déterritorialisée, terrorisée, martyrisée, mais consciente encore et toujours.

Qui portent l'espoir du monde sans le savoir ni pouvoir parler ni partager leur fardeau d'amour illicite ou déraisonnable, politiquement ou idéologiquement incorrect, ceux des bancs publics de Brassens, ceux d'un monde ouvrier ou paysan abandonné, ridiculisé, acculé, dos au mur de la réalité du mal nécessaire, violés ou émasculés, réduits au rien du silence mafieux empestant l'air de corruption passive généralisée, insinuant et instillant lentement son institutionnalisation rampante, mortifère et liberticide, la mort douce des grenouilles du bénitier économique.

Ceux portant à bout de bras nus, usés, tombant comme des poids morts désarticulés par le travail mécanique ou désespéré, empêché, entravé, anéanti, saboté, volé, détourné, inutile, retourné contre le vrai monde, la plupart du temps tellement de femmes anonymes sans classe ni couleur, avec leurs yeux brillants, clairs et brûlants d'éternelle jeunesse de chair insoumise. Ces yeux que l'esclavage caché n'éteint ou ne réduit pas en cendre tiède et triste comme un mur aux fusillés de béton fin et friable.

Ceux que l'horreur de la réalité quotidienne réaliste du camp mental et sentimental transforme trop souvent en bétail humain corvéable ou à abattre à vue, au titre de surpopulation inemployable de réserve protégée, alors qu'ils sont en éternelle voie de disparition au cœur même d'un démocratie de représentants de commerce et de marchands de vaches. Au cœur insoutenable et hurlant du simulacre et de la caricature humaine.

Ceux qui portent, depuis toujours, la douleur du monde à bouts de bras et de force, qui marchent, comme en 14, avec des corps crucifiés de fatigue ambulante, les os transpercés d'aiguilles et de lames désarticulantes, le cerveau sucé par les soucis des déracinements et des arrachages, vrillé d'angoisses en montagnes russes entourées de barbelés auschwitziens recyclés dans les zones retirées d'un cerveau lavé à l'eau du linge sale de l'humaine famille.

Tous frères et sœurs humains chargés non seulement du péché d'origine, mais de la pesanteur weilienne d'un monde déchu, fourvoyé, leurré, abusé, trompé, qui leur brise les épaules, le dos, la nuque et les reins, fouette au sang leur cœur en miettes, ombres déjà parmi l'armée sans nombre de la nuit tombante de l'oubli et du désespoir.

Parmi ces crépusculaires-là, certains marchent encore, debouts et droits, au milieu de la liquéfaction et de la liquidation, avec la joie invincible de « perdants magnifiques », vers une mort plus naturalisée que naturelle, mais qui ne leur fait pas peur : elle les délivrera de la malédiction d'être nés heureux du bonheur d'un monde qui ne voulait pas mourir, comme celui qu'on trouve sur un visage de l'enfant enseveli illégalement de frais, déterré pour vérification scientifique d'usage du fait divers à classer sans suite.

Sourire enfin relâché, si léger que toute pesanteur en tombe en poussière, et retombe pour toujours au fond d'un trou noir plus fictif que boueux et froid, dans le cri originel d'un silence réconciliant tout contraire : l'enfance du peuple, du fond de la mort atroce de l'indifférence, se rit de l'expérience de la réalité.

Le sens de son regard brut est une vérité ordinaire plus forte que celle des limites de la simulation. La victoire de ce visage libéré, dans la non-violence de son apaisement d'enfance retrouvée, comme rejet le plus pur et simple de toute humiliation subie, au plus près de la terre des origines, de martyrs à jamais involontaires, volontairement innocents.





samedi 5 mars 2016

LA VÉRITÉ # 28 LA BELLE ET LA BÊTE OU LA QUESTION DU COMMENT





 (...) car le mensonge qui se produit au dehors par la parole est une imitation de ce qui se passe dans l'âme, une sorte de copie qui le manifeste  plus tard; ce n'est pas un mensonge dans toute sa pureté.  PLATON




La plupart du temps, le mensonge commence avec la question rituelle – mi-provocante, mi-injonction implicite – et argumentaire type : « Comment allez-vous faire pour..? ». Généralement, elle suit d'ailleurs un constat, dit ou pas dit, « accablant. » Accablant donc, puis très vite inquisitorial, concernant la responsabilité du mal, souvent désigné comme « catastrophique ». Généralement, enfin, « les données du problèmes », sont partielles, faussées de façon à nous confronter à une réalité toujours plus scandaleuse et inadmissible.

Au bout du compte, chacun est sommé de prendre parti pour une fausse solution, c'est à dire pour ou contre un mensonge maquillé en vérité insoutenable, donc où le choix est déjà fait : qui soutiendra cet insoutenable, et la menace universellement suspendue de la publicité d'un éventuel soutien personnel ? Qui osera défier la vérité officielle, assise sur toute les statistiques démocratiques ou scientifiques qu'il faut pour la rendre psychologiquement incontournable ? D'autant plus que la terreur exige une position pratique, c'est à dire engagée, donc ayant le prétendu courage de s'en remettre au système à l'origine du scandale !

Dans un monde de mensonge pragmatiquement institué, la vérité est nue, malade, impossible. La vérité du système s'impose à tous par la force même du mensonge, comme un tyran se fait légitimer par des méthodes très concrètes. C'est donc la violente vérité d'un mensonge qui se fait passer pour elle en tant que force nue, sauf que la vérité nue est créatrice et libératrice et que la force nue détruit et enchaîne le possible à l'impossible par inversion mutuelle des valeurs : l'autorité de la violence n'y donne aucune force à aucun droit, et encore moins à aucune liberté dans sa double prétention de réalité établie. Aucune vérité ne s'établit jamais par la violence : son arme la plus absolue est l'évidence comme raison suffisante.

Au niveau de cette réalité établie-là et de l'illusion temporelle de son imposition, il est difficile de faire plus absurde : la force se conduit comme un devenir profiteur qui serait susceptible et destiné par principe – celui de la terreur immobilisante, paralysante – à se transformer en état permanent, majuscule ou pas. La stabilisation productive de cette violence est une si grossière contradiction dans les termes qu'on se demande comment elle peut parvenir à exister dans son concept, à défaut d'être. Il y a là un mystère profond, sans doute de type religieux.

Il n'y a en effet qu'une perversion spirituelle au départ qui puisse donner une logique à l'esclavage, ce qu'on peut nommer idéologie de son système. Nietzsche disait que le christianisme était une religion d'esclaves, et sans doute avait-il tort en grande partie dans un sens, face à la vérité éternelle du monde, où le maître hégélien est sans doute plus esclave que le dernier humain réifié, ce qu'un authentique stoïcien n'aurait aucun mal à montrer, – mais absolument raison en ce qui concerne le système culturel chrétien, ou prétendu tel.

On trouve donc la peur, la violence et la terreur à tous les étages de cette tour de Babel, assise avec une insoutenable vulgarité et avec le plus nihiliste des cynismes, sur l'intériorité même des peuples de cette culture, qui si, extérieurement, elle se montre incroyablement anarchisante au sens négatif et destructeur du terme, c'est que son fascisme du désordre institué repose, comme au milieu d'anciennes dégénérescences romaines faciles à imaginer, sur un ordre de fer intérieur où le couteau dans le dos, ou l'assassinat collectif, sont la règle cachée, derrière la moderne inquisition de ses logiques d'opinion affichées.

On pourrait même dire qu'elle ne peut, quelque part, que combattre sa sœur ennemie élevée autour d'un Coran présenté comme pure barbarie en soi dans la forme apparente de son texte, dans la mesure exacte où ce même Coran, mais dans sa profonde non-violence cachée, et donc niée par le système de la modernité, laisse encore chacun, s'il le veut vraiment, vivre librement celle-ci – sans contrainte spirituelle corporelle et comportementale, logique ou morale absolue : pour lui, l'homme n'est pas fiable au sens strict, il n'est pas systématiquement unifié par la peur, dans la mesure où la responsabilité du monde ne pèse pas sur ses seules épaules humaines. Le Dieu des chrétiens institués rend l'homme responsable de tout, comme de la pauvreté de son malheur même : c'est qu'il y a là, péché originel à être ce que l'on est – et même, parfois, seulement né !

S'il n'y a pas de vérité en l'humain ni nulle part – ou s'il y a le moindre doute sur sa possibilité d'être, et non pas d'exister, puisque le mensonge peut très bien être l'un de ses modes d'existence, possibilité qui ne relève pas du possible d'ailleurs, mais du plus nécessaire absolu – donc, s'il n'y a pas de vérité une simple, une et indivisible, alors, il ne peut y avoir aucune issue à l'enfer du mensonge établi, aucune sortie possible du labyrinthe, sous quelque avantage qu'elle se présente : forme sacrée, familiale, scientifique ou économique, d'évasion ou de sagesse, d'acceptation ou de refus. C'est une voie sans issue, autoroute de la pensée qui s'arrête en plein désert, comme une limite de décors hollywoodien, en plein milieu d'une nature anéantie par la machine et la production de ses simulacres de studio.

Ainsi, refuser la violence du mensonge est un combat qui ne cache pas la vérité : aucune vérité nue n'est à craindre, contrairement aux rois du monde. Comment pourrait-on laisser être ce qui ne peut être ? Un simulacre fonctionne, mais ne vit ni n'est pas. Pour qu'il vivre il faut simuler l'être et la vie, donc les détruire d'abord, ce qui est bien dans les tuyaux, mais plus comme eau dans le gaz que comme solution du mal. Le système se juge au mal qu'il « produit » et répand. Comment laisser être ce qui ne peut être, sinon par toujours plus de mal et de mensonge, le mensonge d'une invraisemblable apparence d'être ? Mais l'invraisemblable n'a pas de vérité, il n'a que du doute et de l'incertitude, relatif relativisant tellement qu'il ne fabrique plus que du néant rempli de mensonge et d'illusion.

En un sens, s'il n'y a qu'un Dieu, il est responsable de tout, relativement, ou il n'est absolument responsable que du bien, comme le disait Platon par la bouche de Socrate. La vérité, persécutée aujourd'hui de toutes parts, est que la réponse est évidente au sens d'un Dieu du bien, à la différence de celui de la Nature, même et absolument même si, ce Dieu-là a toujours eu tout à voir avec elle sans aucunement se laisser réduire à, ou résumer à, elle : comme dans la chevalerie, il s'agit plus d'un alliage que d'une alliance. Ici le monothéisme pur et dur institué apparaît d'abord comme un abandon, une lâcheté, une trahison, un mensonge premier, un génocide et, pour finir, un suicide spirituel que le Christ lui-même ne pourrait pas valider tel quel.

On peut enfin se demander si le plus cruel est la maltraitance qui découle du prix de la dévalorisation humaine et naturelle instituées ou celle qui les écrase à partir de leur valorisation absolue, sans pardon ni merci humaine ou naturelle ici-bas, : malgré ses nombreuses cruautés primaires inacceptables – le Coran, de la même famille, n'est pas, lui, humaniste – il conserve, secrètement enfoui, derrière une défiance réelle, un minimum d'humanité que le système dit chrétien a perdu depuis belle lurette, à supposer qu'il ne l'ait jamais beaucoup pratiquée. Le Coran comme patrimoine, et non ses simulacres et dévoiement nazis post-modernes qui font prendre à certains illuminés laïcs manipulés par des machiavéliques « chrétiens » de système, des vessies pour des lanternes.

La morale de tout ça, c'est que dans un système prétendument moral qui veut faire l'ange, la possibilité même de morale, de vérité, de liberté ou de fraternité, ou même de famille ou de nature humaine, – de par la « vertu suprême » de son pouvoir totalitaire sur ces biens communs, est totalement exclue. Voilà le malheur arrivé, et ce que dissimulent habilement tant de questions sur le « comment », ouvertes à tous les vents de la libre discussion, comme si la démocratie authentique était une simple joute argumentaire pipée. La vérité n'est pas un argument, c'est un fait plus têtu que la magie d'un récit philosophique en forme de discours politique, ou l'inverse ; elle ne se répand pas comme un virus idéologique, mais se propage comme un feu intérieur qui réchauffe autre chose que de vieilles vérités truquées.