samedi 17 septembre 2016

DIALOGUE AVEC R. # 1 AILLEURS, L'AUTRE






AILLEURS, L'AUTRE


« Le 1er décembre 1916, à la tombée de la nuit, un Harratin, que le Père de Foucault avait soigné et guéri, frappe à sa porte pour lui remettre une lettre. Sans méfiance ce dernier ouvre sa porte et tend la main ; on la lui saisit. Terrassé, les mains attachées derrière le dos. Il tombe à genoux et prie. Le Harratin, d'un coup de fusil, lui fracasse le crâne. » R.



A la question de qui commandite les assassins, il ne peut, apparemment, y avoir de réponse. Une partie de la réponse gît cependant dans l'accueil fait à la nouvelle, non dans les mots, mais dans les actes, des autorités responsables de tous bords, à plusieurs niveaux de considération. D'abord le sens de la disparition anormale d'une personne de grande ou très valeur humaine, pour la communauté qu'elle représentait, autant que pour l'humanité qu'elle incarnait, s'ajoutant évidemment à la gravité de l'acte lui-même.
Au nom de ce sens, une justice normale digne de ce nom, même prenant le temps, puisque le travail des historiens ou journalistes ne peut que l'aider positivement, doit nécessairement parvenir à faire la lumière sur un crime contre une certaine humanité, sous peine non seulement de la renier, mais encore d'être légitimement soupçonnée, directement ou indirectement, de le couvrir, en vertu de l'adage : « Qui ne dit rien consent. »
Le deuxième niveau, de loin peut être le plus essentiel, consiste dans la mémoire qui non seulement réhabilite, mais encore porte en avant le plus loin possible vivante dans le futur l'action que l'on a voulu annihiler en croyant tuer un esprit, comme on arrache une herbe par la racine, et effacer ainsi un passé indépassable. Autant que les politiques, les criminels sont des réalistes naïfs.


***


«  cette fibre particulière des découvreurs « de pays lointains », inaccessibles, mal connus, où l'on souhaitait se gorger d'inconnu, et c'était là sans doute ce qui l'aimantait » (…)

« Je pouvais même alors – au moment de cette indépendance, ayant tranché net des amitiés et provoqué ce renversement des liens entre populations, souvent non impliquées à ce point – et sentir un curieux sentiment d'injustice, de trahison, d'incompréhension en tout cas, contraint de lâcher des racines, ce que le psychique refuse. (…)

Mais une France chrétienne, solidement campée sur ses valeurs, où l'exemple de Jésus constituait l'axe principal, et que défendaient donc aussi des militaires de la trempe de Charles de Foucauld, comme de ses amis, Laperrine ou Lyautey... œuvrant avec toute l'humanité dont ils pouvaient faire preuve, la fraternité, le désir sincère d'aider à surmonter l'adversité, (…) dans l'honneur, et sans doute aussi par les valeurs du travail et du courage. (...)

Il me chagrine que les actions de ces militaires chrétiens soient perçues et se résument actuellement dans les esprits à des opérations de commandos, propres à anéantir des peuples auxquels on avait fait la promesse, le projet (...) d'apporter une stabilité, une éducation, dans une vision plus fraternelle à long terme. Les nombreux équipements de toute sortes, réalisés dans les pays, en sont les témoins. Cependant, les "retombées" ne devaient pas satisfaire suffisamment la nouvelle hiérarchie. (...)

Je regrette profondément par ailleurs, le changement qui a pu s'effectuer grâce, ou à cause, d'une notion de laïcité. La loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905 – et que garantit notre République –, n'annule en rien les comportements loyaux, valeurs morales ou autres, issus de lointaines vertus chrétiennes.
Par contre, des valeurs imparfaites, venues de l'évolution d'une société en décadence, comme on peut le voir actuellement, pourraient répondre à ce désir de laïcité républicaine. C'est alors un débat de conscience. (…)

J'ai encore en tête les événements du 11è siècle, concernant les croisades donc, et j'établis un prolongement de ce qui a dû être, pour les pays arabes, musulmans donc, une humiliation. Ce véritable opprobre, considéré comme religieux, longuement mûri, transmis aux générations, même inconsciemment, en visant l'occidental, l'incroyant, et le vaniteux de surcroît, et qui a fourni beaucoup de raisons et de justifications à des agissements coupables – et j'oserai ajouter : sans doute jusqu'au terrorisme actuel (…)

R.

***



Quelle est donc « cette fibre particulière » dont tu parles, sinon celle, à coup sûr, d'exilés spirituels qui s'ignorent (ou pas) ? Le besoin vital de découvrir ailleurs ce qu'on ne peut pas, ou plus, découvrir dans son propre pays, et qui a été, dans cet ailleurs, par son inaccessibilité même, préservé, que le connu n'a pas encore ni détruit ni contaminé. Par cette « connaissance » inutile qui n'est en réalité trop souvent que savoir technique réducteur, hors sol ou hors humanité, si l'on considère la pleine humanité comme contenant essentiellement ce que l'Europe ou l'Occident « développé », a nié et renié pour développer, lui, sa puissance : spiritualité et culture authentiques, dans tant et tant de cas et avec les mêmes méthodes, qu'il y a tout un faisceau de vérités à envisager, évidemment, mais l'angle d'attaque importe plus que le reste et sa hauteur.

Ailleurs et l'Autre, dans cet après-trahison, avant, naïvement, et après, avec l'expérience, sorte d'intime confirmation consciente .

Se « gorger d'inconnu », ce que tout exilé de l'intérieur va chercher à l'extérieur, essayant d'étancher une soif de connaissance qu'un certain système précis ne reconnaît pas comme légitime ou même autorisée : toute aventure, par définition, est contraire à l'esprit de système, clos sur ses certitudes de valeurs, dont le but logique, inavoué et inamovible, est de rendre impossible, finalement, toute connaissance réelle d'un monde démesurément modélisé, autant par peur que par lâcheté, par épuisement mécanique interne, soumis à la dictature morale et intellectuelle des dogmes établis pour légitimer cette soumission.

Si les civilisation sont mortelles, c'est pourtant bien, sans doute aucun, pour pouvoir, au contraire, comme avec les individus, pour les peuples, aux exclusifs et inclusifs niveaux nécessaires, se fertiliser et s'améliorer mutuellement, et renaître mieux, augmentées de cette fraternité culturelle qui fait les vraies civilisations, plutôt que pour une sorte d'agrandissement sanglant de famille, monoculturel et incestueux, ou d'un multiculturalisme d'industrie, niveleur et réducteur, intéressé par le quantitatif d'un pur rendement esclavagiste, ou par les tenants et aboutissants obscurs et mystiques d'une théorie de la race – ce qui, finalement, revient au même : l'humain étant un pur produit de consommation (et d'auto-consommation) pour les chevaliers blancs du libéralisme économique.

En ce sens, une chose : le Pied-Noir français d'Afrique du Nord était certainement un métis en rupture de ban – fut-il de haut rang, avec un système qui, d'une façon ou d'une autre, l’excluait tout en le gardant en laisse culturelle. Combien d'aventuriers du Nouveau monde n'étaient que des parias ou de nobles révoltés de l'Ancien ? Certainement beaucoup dont tu parles.

Comme pour n'importe quel aventurier-découvreur (…), la liberté conditionnelle de découvrir une autre vie, dans tous les sens du terme, ne pouvait que se résumer, à l'arrivée brutale de la chute et du violent retour au réel de la force mécanique économique – qu'à une sorte de médiation coloniale, du côté du pouvoir investisseur, laissant tout petit épargnant ne s'étant rien épargné dans sa nouvelle vie, humainement ruiné dès que les bénéfices de l'affaire lointaine étaient pris sur le nouvel Eldorado Arabe, cette Amérique d'Afrique du Nord.

On sait comment les métropoles expéditrices et séductrices, dès leurs innocents éclaireurs cernés, refoulés, massacrés ou pris en otages par les uns ou les autres – comme paysans désarmés entre deux armées – ont généralement traité comme les pires, leurs anciens « petits colons » honnêtes et humains, intégrés à la nouvelle patrie idéale de leur cœur, « simples » (en haut et en bas de l'échelle), non profiteurs dans l'âme, malgré les privilèges corrupteurs sciemment accordés à leur situation officielle par un système de ségrégation brutal et pervers dans son esprit administratif – mais libres, là, pour un temps béni secrètement compté et utopique, dans cet ailleurs préservé, d'une certaine oppression civilisationnelle et de ses règles absurdes et maladives.

Ceux-là, salement grugés, ayant tout perdu dans des conflits qui les dépassaient, et pire, qui se faisaient sur leur dos, profitant de leur naïveté confiante et garantie pour les spolier, par une sorte de choc du retour, dans un malheur quasi-apatridant – les spolier de cette liberté sans prix de l'exilé volontaire, de l'aventurier recommenceur à zéro, croyant ne plus sentir l'étranglement de l'invisible cordon ombilical d'une certaine culture de la violence, la brûlure du fouet du quotidien ayant miraculeusement disparu de leur dos.

Beaucoup de ces innocents ordinaires n'étaient pas des flibustiers révoltés contre la couronne, mais des rêveurs, petits ou grands. D'innocents rêveurs, les enfants d'un peuple élevé dans le grand vent, mais insatisfait et humilié, mais au fond de la fable, « Révoltés de la Bounty » quand même, en imagination au moins, pour la morale métropolitaine.

Ces « enfants de la patrie », libérés, pour une génération ou deux de la tyrannie de caserne « citoyenne » et de la cruelle compétition monétaire de la fourmilière, pour refaire un monde meilleur réel, à leur idée, avec le meilleur de la culture d'un peuple enfin libre de ses rêves éternels, – ces enfants-là, non seulement se retrouvaient, suite à des événements incompréhensibles, orphelins en quelque sorte, violemment plongés en pleine culpabilité morale, désignés comme symboles et marque vivante de la faillite honteuse d'une patrie défaite et perdante, et de surcroît, accusés d'un mal d'inhumanité originellement responsable des malheurs d'un monde perdu, génocidé de par leur seule présence déplacée, eux, ces inconscients instrument de « remplacement », dans un sens.

Ils incarnaient une sorte de coupable fausse « innocence » coloniale, raciste, barbare ordinaire, portant le chapeau de la honte du monde, dindons d'une des tragiques farces de l'Histoire Moderne.

« Colons », avec contre eux, pour finir, Moscou et Washington réunis en secret, avec, pour des décennies, toute la culpabilité du monde sur le dos, le poids de l'infame théorie du mot « colonialisme » adossée à un christianisme de barbarie soudainement révélé derrière sa doucereuse façade officielle. Ces petites gens et ces grands esprits, d'un seul coup le dos au mur avec la note à payer : le prix de cette liberté métissée – présentée sous les apparences explicites d'un des plus abominables crimes – liberté prise un moment de bonheur sans égal, comme dans le crime éternel des amants libres, prise avec l'ordre absurde d'un monde historique en guerre perpétuelle contre la vie, l'humain, la nature ou l'esprit.

« L'idéalisme » pragmatique de ces exilés volontaires ayant, comme à chaque fois, servi de carburant, de justification morale et d'appât vivants de fraternité. On peut comprendre et partager son ressenti et son ressentiment justifiés, son rejet formel du mot « colonie » au sens de conquête, de l'idée et du fait, sans ignorer comment celui qui porte un espoir de coopération humaine inter-raciale ou culturelle est toujours broyé et trahi par d'un peu trop mystérieuses circonstances de hasard historique pour être vraies.

La fraternité généreuse de la noblesse idéaliste permet de piéger et le citoyen et l'étranger, d'apprivoiser celui-ci, de le soumettre à la propre soumission culturelle de celui-là, à partir du moment où cette soumission n'est que la basse expression d'un État ou d'une communauté se situant au dessus de la personne humaine, cette unique valeur universelle concrète et réelle. Après tout, rien n'oblige vraiment ces structures collectives à se comporter en autorité dominante et contraignante d'esprit et de fait, ce qui lui enlève d'ailleurs d'office toute légitimité humaine : autorité n'est pas domination aveugle, mais élévation exemplaire.

Combien de chefs de guerre ont fait de généreuses promesses à un ennemi qui s'était rendu ou soumis, avec honneur, dans un souci d'apaisement, sans que leurs promesses procurées fussent jamais tenues ? La politique de certains États a toujours été, hélas, pure barbarie, pure trahison. Qui l'ignore et ne le subit pas au fond de sa chair réduite à quelque silence complice ou culpabilisant ? Quelles générations généreuses n'ont jamais fait un bilan de leur vie intérieure ravageur, hormis les vendues, grasses et repues comme ces anciens romains cruels, de ripaille et d'orgie, entourés de leur cheptel d'esclaves ? Si la décadence vient de quelque part, examinons la tête du poisson chinois.

Le partage croisé apparent des connaissances en tous genres, sous le vernis du métissage culturel humaniste multinational ou internationalisteà l'identique du « creuset » national, vendu droit-de-l'hommiste, cosmopolitique commercial ou chrétien, procure, certainement et réellement, dans un premier temps, beaucoup de joies, mais autant d'illusions à venir aux jeunes mariés culturels, avant que les tranchantes racines structurantes d'intérêts dirigés, savamment manipulées, reprennent leurs droits de vie et de mort sur les gens de leur propriété : nul ne peut renier ses origines d'appartenance sans se ruiner, intérieurement d'abord. Le drame apparaît, béant, quand cette appartenance n'a plus aucune qualité humaine, devenue socio-administrative ou militaro-comptable. Réalité première et dernière que fuit tout exilé volontaire, inconsciemment.

Ce qui veut dire que le cynisme et la cruauté d'État, dont beaucoup d'humains ressortissent identitairement et économiquement, comme des enfants à l'autorité de leurs parents, jouent toujours sur les cordes sensibles des sentiments et attachements, première matière des liens, mais aussi matière première des chaînes de l'instrumentalisation objective : dans le couple citoyen normalisé, la famille asservie, dénaturée et déculturée, le travail de marché et le marché du travail,  ou les aventures collectives truquées, dans les liens homologués conformes aux proches les plus différents, ainsi assimilés et situés sur le jeu d'échec des cercles de pouvoir contrôlant les vies sous le prétexte justificatif évidemment indépassable en soi qu'il faut un système d'existence ordonné et orienté par les seules valeurs de l'argent-roi, donc une cohérence humaine, mentale et sentimentale, logique et idéologique ad hoc. Le pouvoir corrupteur, toujours plus royaliste que le roi, l'injuste roi, le faible roi, l'irrationnel roi.

Surtout dans les zones coloniales extérieures éloignées, où l'autorité de domination s'affaiblit, où les repères s'effacent et fluctuent dans la confrontation civilisationnelle avec l'inconnu et la perte de maîtrise du jeu, et où seules, effectivement, comme tu le sous-entends bien, une certaine foi ou sainteté permettent d'établir ou rétablir un équilibre précaire et risqué au sens nietzschéen, mais incroyablement fertile, ouvert et créatif. Et aussi, relativement, très bref, comme tout miracle humain. Miracle de vie qui consiste à ne pas choisir entre homme et femme, père et mère, frère et sœur, fils et fille… une culture, une race, une époque ou une autre, malgré sa situation et ses déterminations concrètes, constitutionnellement contraignantes et obligeantes, dans le fait à la fois d'appartenir et de ne pas être propriété de, fusse d'une magnifique communauté de génies en batterie ou en ruche.

L'obéissance naturelle n'est une privation de liberté, c'est un choix consenti, en rien imposé par rien ni personne. En ce sens précis, le communautarisme est un esclavage, source de toutes les guerres d'hier et d'aujourd'hui, alors que la communauté vraie et essentielle est une sorte de mère spirituelle non possessive, non exclusive, mais plutôt la force de la flèche d'une vie .

Cet équilibre entre la vie et l'intelligence est sans doute, sur le plan humain, le bien le plus précieux, mais c'est aussi, inévitablement le plus grand enjeu, la plus grande trahison, nerf caché de la guerre « entre », finalement, hélas, des gens n'aspirant qu'à coopérer, qu'on poussera et obligera à se trahir mutuellement une prétendue survie ou super-vie : sinon pourquoi les générations en arriveraient-elles toujours à se monter les unes contre et sur les autres, gravissant ainsi les marches mêmes de leur sacrifice ?

L'esclavage – surtout l'économique – sous ses formes modernes les plus douces, est la cause perpétuelle de tous les maux et de toutes les horreurs, et l'égoïsme qui le co-justifie et co-dirige dans la sale dialectique maîtrisée du maître et de l'esclave, sous le vernis démocratique de certaines sociétés « avancées », comme elles s'auto-proclament en toute puissance « légitime », face à la barbarie nue qui les habille pour l'hiver d'une si belle virginité en massacrant leurs éternels « opposants ».

En l'absence bénie de celui-ci – l'esclavage déclaré, la liberté donc, de jouir de ce bien-là comme absence apparente d'un mal palpable et rugueux, les spéculations les plus basses et les plus sales ont toujours ourdi leurs crimes les plus ignobles. Tellement il est vrai que sans idéal supérieur à une simple survie comme volonté de puissance ou de satisfaction de besoins primaires, rien ne s'est sans doute jamais fait, mais aussi : rien ne s'est jamais défait, non plus, hélas. Sans noyau de vérité, pas de propagande, ni de crime, hélas.

Les réalistes manipulent les idéalistes d'en bas ou d'en haut, à partir du moment où ils ne partagent plus, dans les faits, les mêmes valeurs et où leur divorce secret est consommé ou même seulement possible. Point crucial s'il en est.

Nous ne possédons rien, nous sommes possédés par ce que nous possédons et ceux qui n'ont que leur idéal sont possédés, au niveau de l'existence, par ceux qui monopolisent tout le reste en n'en ayant aucun, ouvert à l'universalité pratique d'un crime organisé en toute légitimité, en toute légalité même.

Par voie de conséquence, il n'y a hélas, dans ce cas de figure de scission ou de fission d'humanité, pas de plus haute valeur marchande sur le marché qu'un idéal « productif » – et un idéal l'est toujours, hélas, dans un sens, que les Américains des affaires appellent le rêve ou l'Eldorado, qu'il s'agisse de culture, de travail, de sacré ou de militaire (...)

Dans le système social ou étatique occidental, la liberté ou plutôt son illusion – dès qu'elle n'est pas intérieure ou spirituelle (ce qui permet – malgré tout – de la définir plus clairement), est le piège suprême, champ magnétique magique enchaînant chacun à un destin qui, hélas, ne peut se résumer, en fin de compte, qu'à un pur retour réglé sur investissement, excluant et désintégrant ses incarnations les plus pures et généreuses. Le fatalité est toujours matérielle, nous avons appris à totalement l'oublier et le nier en chœur, dès l'enfance de l'art économique.

Nous ne possédons pas nos bien les plus précieux, et encore moins ceux les plus élevés, s'ils ne sont pas création intérieure partagée d'abord, dont nous n'aurons qu'une jouissance viagère, au mieux : des événements « tragiques » autant que mystérieux – ceux d'une « l'actualité » divine – peuvent tout prendre et reprendre du jour au lendemain – jusqu'à la santé de l'esprit lui-même, que détruit méthodiquement la misère ou la guerre, civile ou pas, dont seuls décident des États, qui en réalité possèdent absolument droit de vie ou de mort sur tous leurs ressortissants, cheptel dont il tirent profit et pouvoir, comme n'importe quel maquignon.

Les familles leur appartiennent par delà les générations, et les biens de ces familles, qui font fructifier richesses et patrimoines, un jour ou l'autre confisqués et « nationalisés », alors que ces entités administratives, sociales et politiques n'ont ni valeur ni réalité humaine en elles-mêmes – comme l'argent d'ailleurs – et ne sont que structures quantitatives empilées par delà des siècles de contrôle et de pouvoir accumulés dans l'abus le plus complet et l'illégitimité humaine – encore une fois – la plus totale.

Là est la trahison principale de certaines sociétés dans leur répétitive histoire de dupes et de souffrance, de mensonges et de puissance. Comment, lorsque leurs États contrôlent et exploitent des « colonies » – colons et colonisés confondus, dans la même visée profitable exclusive d'une poignée moralisatrice en diable d'intéressés embusqués, comment donc serait-il possible d'assister à quelque miracle de coopération humaine que ce soit, entre qui que ce soit, dès lors que la fin de récréation (et de re-création du monde) est sifflée en haut lieu, comme tu le soulignes ?

Nous sommes nous-mêmes en notre esprit et dans nos œuvres, le bien usurpé de toute collectivité, dès lors qu'érigée en supérieur inhumain, froid et parfait dictateur.

C'est seulement quand l'aimantation est sainte, comme l'a montré et affirmé haut et fort Kerouac après d'autres, dont, sans doute, le de Foucault dont tu parles ainsi que ces autres grandes figures de l'époque dont nous parlons au Maroc, ou ailleurs, que la grandeur sauve du mal et de la puissance pure cet investissement spontané, le transfigurant en miracle ordinaire, dans une descente assainie par l'humilité même de son sommet. « Le sommet et la base » dans le même sens.

Et pour cela, il est rigoureusement exact de dire que, chez nous, un certain christianisme a parfois permis ce miracle, par dessus, malgré et contre la masse de ses crimes officiels, comme un honneur et un bonheur que le monde gardera longtemps encore en mémoire, comme un devoir – et c'est le principal – but immédiat et suprême réconciliés. Il est cependant tout aussi rigoureusement exact d'ajouter que toute humanité réelle ordonnée selon des principes supérieurs équivalents à ceux-ci ou pas, mais non trahis, le permet tout autant – et d'ailleurs ne peut que rejoindre en beaucoup de points, sans niveau, ce christianisme positif, créateur-là comme bien ailleurs, d'Occident. Où l'on voit donc le lien ici, de plus, entre aristocratie spirituelle et démocratie d'êtres incarnés ou incarnants.

Tout ceci n'étant évidemment compatible, au politique, qu'avec une laïcité positive ou ouverte – qui ne sera jamais, derrière la loi et ses limites malheureuses, qu'un idéal magnifique, dont on a vu ce que l'on peut en faire dans l'abandon de vraies valeurs spirituelles et morales, effectivement.

La rencontre de deux peuples n'est pas nécessairement colonisation culturelle si elle se fait dans des conditions idéales, ce qui arrive, paradoxalement, assez souvent dans les réalités premières ou les premiers temps, quand tout le monde, fatigué des misères et folies criminelles, a naturellement besoin de tout le monde : toutes les histoires d'amour ou d'amitié, ou de famille ou de communautés commencent bien et dans le bien, avant d'être rattrapées par la normalisation des relations d'intérêts vendus et achetés comme supérieurs par « les maîtres du jeu ». Cette contrainte de normalisation est l'ennemi commun : la gestion des « réalités de la vie » n'étant qu'un plan comptable à très long terme, ce qui pousse à l'assimiler trop rapidement à une pure théorie du complot, alors qu'il n'est peut-être que le complot d'une théorie dominante par une intériorisation contre-nature.

S'il y a complot contre l'humain, il provient, en tout cas, de la dissociation entre réalité et idéal et du jeu disloquant que la réalité prend progressivement dans son axe « libéré », libéral, depuis que l'idéal a été, effectivement, ici, en France, renvoyé à un Père descendu en flammes de son ciel naturel comme un roi à re-guillotiner éternellement en tout « matriotisme », un apparenté-nazi à coller contre le vieux mur de la honte et de la haine transmises, ou un Christ descendu de sa croix, sous un crachat philosophique bègue, un peu trop réaliste pour être vraiment humain.

La révolte aussi a ses curés et ses anges exterminateurs, qui ne sont pas les plus athées ni les moins fanatiques, les plus blancs, ou les plus surhumains, hélas contrairement à ce qu'en disent et déclament ses professionnels de tous poils, longs ou durs, épinglés par le Camus de « L'Homme Révolté ». Révolte et corruption sont presque devenus synonymes en pays de modernité progressiste, parce que la révolte ne vient pas du bas, trop écrasé par la haine ordinaire de survie.

Ceux qu'on peut identifier effectivement dans ta phrase :

« cette laïcité – par ailleurs fort bien reçue puisque elle laissait la liberté de conscience –, mais elle autorisait aussi, l'introduction de comportements déviants, issus de cette "nouvelle notion de liberté", initiée par une politique libérale de l'extrême, et encouragée par d'autres intérêts. »

En cette période cruciale de notre civilisation, ou plutôt de ce qui en reste, essayer d'identifier les raisons réelles du terrorisme fasciste pseudo-religieux qui nous assaille et nous massacre en nazi de service, c'est chercher à comprendre l'incompréhensible, l'irrationnel, le sacré du mal, le tabou politique que pointa récemment un acteur néronesque. Ces États qui l'ont fabriqué, ce terrorisme, frappent déjà de « collaboration et de complicité avec l'ennemi » toute tentative – même erronée – d'élucidation de ce mystère annihilant, paralysant comme un gaz, déjà désigné et défini comme inévitable, comme signe du ciel de remplacement. Nouvelle « étrange défaite » de plus pour notre jeunesse, dont elle sortira, une fois encore, déracinée et désaxée, déboussolée pour un demi-siècle. Comme la famille. Il faut bien faire table rase pour l'homme nouveau.

Trop tard, en sa vieillesse, si elle en a, elle repensera, cette jeunesse autrefois abusée, avec une colère inutile et moquée par ses enfants les plus abêtis, comment elle aura été humiliée, bernée, sacrifiée, fourvoyée et idéologiquement terrorisée en toute modération et douceur, en toute sécurité, pour un bien dit commun, mais très particulier : celui de la marche d'un monde qui va comme il va.

Heureusement, il y a ce quelque chose en elle qui, obscurément, n'aura pas consenti, quelque chose de vague encore, comme un souvenir d'enfance indéracinable pourtant, que le mensonge ne parvient toujours pas à contrôler avec toutes ses techniques de lavage de cerveau. Une chose qui se met à penser, à repenser, annulant petit à petit chaque viol, chaque souffrance, chaque humiliation, chaque malaise dans la civilisation extérieure. Toutes choses repartent toujours de là, repassant par l'enfance, qui ne sont que des retours de flammes incarnés à l'envoyeur. Le système parviendra t-il à supprimer cette famille-là qui n'a rien à voir avec la famille établie et contrôlée, qui diminue à l'inverse de la démographie ? Il ne tient, encore, qu'à nous de répondre, comme à un fil non rompu, nous, les rompus encore enracinés.

« Depuis plusieurs siècles, les hommes de race blanche ont détruit du passé partout, stupidement, aveuglément, chez eux e hors de chez eux. Si à certains égards il a eu néanmoins progrès véritable au cours de cette période, ce n'est pas à cause de cette rage, mais malgré elle, sous l'impulsion du peu de passé demeuré vivant. » Simone Weil







mardi 6 septembre 2016

ACTION




Et lorsque nous apprenons à mieux nous réjouir, c'est alors que nous désapprenons de faire du mal aux autres et d'inventer des douleurs.

 

                                                              Nietzsche






Il ne faut ferrailler ni avec les maître du fer ou de l'or, ni avec les traîtres. Ne pas se perdre dans des polémiques intellectuellement truquées. Remember K. Dick à propos du futur – point barre. Rester fidèle à quelques vérités de base, comme le paysan s'accroche à sa terre, comme une bête, et préfère y mourir, seul dans son coin, mais debout. Résister c'est être ce que l'on est sans concession ni violence d'aucune sorte. Comme l'arbre qui persiste et signe autant par les bouquets de ses poussées supérieures que par l'enracinement le plus absolu et profond.

Cette poignée de vérités vitales éternelles qui seront toujours le patrimoine inaliénable d'une humanité accomplie et augmentée sans l'aide d'aucune illusion post-humaniste, qui en aucune circonstance ne peut être remise en question : l'humanité est une réponse, pas son absence, présence en acte et en être. Cet être-là n'a pas besoin de théorie des ensembles, c'est une qualité, pas un objet. Qualité définitive de l'être, partagée avec tout le vivant, à n'importe quel niveau donné, pas construit, sans nulle hiérarchie extérieure plaquée par l'esprit de système.

Que l'esprit de cette qualité universelle concrète, matérielle, incarnée, exprimée soit méthodiquement partout remis en question par une bande organisée au niveau mondial de criminels intellectuels est un fait sans importance véritable, au fond : les nazis n'ont pas gagné la guerre commencée en 14 : pour ceux qui continuent à les combattre, l'important n'est pas de la gagner, mais de ne pas la perdre, de ne pas se perdre, de ne pas tout perdre. Perdre la vie est un moindre mal : il n'y a pas de vie sans être, il n'y a que le vide du mal, bien en dessous de la vie animale, qu'il ne sait que salir.

Ce qu'il faut dire à ceux qui ont peur, c'est qu'il n'y a rien à vivre dans l'esclavage, sinon le mal, la maladie et le malheur de n'être plus qu'un avoir en banque. La vie n'est pas jouissance, c'est une réjouissance qui se transmet librement. Et à ceux qui n'ont pas peur : on ne se bat pas pour avoir raison, mais par obligation pure, sans contrainte. Donner n'est pas une contrainte, c'est un honneur, un bonheur, une liberté suprêmes : il faut plaindre ceux qui en sont privés par un système purement marchand. Ne pas pouvoir donner, c'est ne rien avoir, ni en soi ni hors de soi.

Cet état d'esprit – et non cet esprit étatique – dont les meilleurs d'entre nous (...) ont toujours montré qu'il n'était fait que d'obligations, de respects et de combatsrespect fondamental vital qui définira toujours l'honneur ordinaire ou extraordinaire, comme l'ont vu les meilleurs d'entre nous (...), qui le coiffe infiniment en chacun. Ne rien lâcher, ni sur sa vérité, ni sur celle de l'autre en les rendant une, les tenir ensemble, augmentées en valeur humaine ajoutée, travail et combat tout à fait suffisants pour faire face à toute « circonstance », de la vie à la mort. Le reste est mensonge officiel ou non-officiel, et lâcheté collatérale.













dimanche 4 septembre 2016

LA VÉRITÉ # 34 LE PAPILLON DE CHOUANG-TSEU OU LA VÉRITÉ DE LA VÉRITÉ








L'inévitable autorité nécessite, au départ, absolument, une vraie légitimité, qui, comme dans tout couple temporel désuni, deviendra, par effet de système, le mensonge fondateur permettant n'importe quelle dictature de bon sens, admirablement sertie dans la plus belle pensée unique du monde. Puisque aucune vérité, et encore moins la vérité qui l'orienterait naturellement, ne peut naître, se développer ou survivre dans un système qui la déterminerait contre sa nature, dans sa négation.

Il faut violer en douceur, au départ donc, une vérité donnée, instrumentalisant dans le marbre sa crédibilité, sa richesse naturelles, ses charmes et sa vertu par une identification plus ou moins grossière, selon les moyens disponibles du pouvoir de coercition lié au crédit restant : d'où l'impérieuse nécessité de cette violence passionnelle de contagion positive, vidant la substance de sa proie pour maintenir l'ombre d'un arbitraire de domination purement profitable et rationnel.

C'est le sens de la propagande. Une vérité sans autorité légitime reconnue par un système imposé à sa pure et simple existence totalisée, son sens premier, méthodiquement éradiqué, progressivement rendu illégal et même inconcevable : la police de la pensée associant nécessairement, au sens mathématique, un sens normalisé à une forme d'autorité constituée en fonction de la vérité officielle que devient toute vérité piégée, finalement pourvue d'un brevet d'exploitation légale par l'admirable vertu d'une pure logique de contrôle, sorte de contrat social de vérité. Merci, Rousseau.

Imposture, injustice, approximation, meilleur des systèmes possibles (...) qu'importe les mots ?

Imposture, privée d'autorité naturelle, puisque ou bien elle la mérite, du côté de celui qui la privatise impunément à l'ombre d'un superstitieux Esprit des Lois, ou bien non : une autorité fausse tente de se faire passer pour une scandaleuse situation privée de sa légitime "force", comme contre un établissement de commerce tout à fait honnête. La première force de la dictature étant d'être en règle avec la société qu'elle écrase, à partir de l'inversion du rapport naturel de confiance qui, hélas, la permet et l'autorise, comme l'ancien Dieu permettait naturellement, tout. Avant même que tout soit officiellement permis.

Une autorité qui aurait perdu sa vérité ne peut se concevoir ni voir encore crédible que dans la mesure où elle chercherait réellement cette vérité dont elle ne se prétendrait plus détentrice, mais hélas, elle ne le peut sans se nier comme négation, aurait observé un hégélien d'antan, ce qui serait pourtant infiniment positif pour tout le monde. Mais non : la peur domine le maître plus que l'esclave, le cercle n'est pas vicieux pour rien, et la « vertu » ne peut plus, même homéopathiquement, pénétrer l'étanchéité des conditions de travail dans leur horreur. Pas de clef au mystère clair-obscur de l'hyper-verrouillage, seule la pathologie libère et délivre du mal

D'où « l'évidence absurde », pour reprendre la formule de Daumal, qu'une autorité prétendant détenir à elle seule une seule vérité est inévitablement en perte de contrôle et de repère, bien plus que de la simple et précieuse vérité première qui la fonde.

Abyssale évidence donc qu'aucune violence ne masque longtemps ses de perpétuelles et "légitimes" propagandes. On ne farde pas un cancer en phase terminale. S'attaquer à la vérité, ou même à une seule, c'est entreprendre de détruire instantanément, jusque dans la progressivité relative même de sa destruction, toute forme d'autorité liée. En ce sens précis, tout principe d'autonomie est contraire à la véritable autorité, tantôt un peu trop dite inévitable, réaliste, pragmatique, « proximiste » (…), tantôt trop dite, au contraire, intouchable, impensable, inimaginable.

D'où le fait que, dans un système seulement défini comme propagande, l'officialité et l'office ne s’appuient plus que sur du mensonge pur – autonomisé – progressivement totalisant, annulant au final, tout "travail" préalable, cyniquement productif, de liens vendus comme sains, issus, par la contagion positive relevée plus haut, du processus de décadence commerciale qui fonde ce système en raison investie. Le commerce des hommes, disaient les Anciens… déjà, du temps théoriquement aboli, d'un esclavage périmé.

Confondaient-ils, déjà aussi, ces sages égarés de la raison commerciale suffisante, décadence et abolition formelle pure et dure, celle qui ressemble au rêve de l'esclave endormi pataugeant, se vautrant entre les fumées et les brumes des consolations et compensations de l'abstraction pure ? 

Tout est illusion, suggérait Chouang-Tseu, depuis le début, de cette chose que Rimbaud aurait voulu « vraie vie », mais dont le rêve se termine en slogan commercial soixante-huitard, « ici et maintenant ». Seule la corruption est assurée comme radicalité de la réalité. La vérité, elle, "est ailleurs", partout exclue comme fiction, par principe universel légalement appliqué. Merci, Kant et consorts.

Mais secrètement pure, jeune fille qu'on respecte encore un temps de cheptel, par intérêt reproductif, hélas, en attendant le pire, toujours à (re)venir, du plus sale fantasme : le pur "principe de réalité" révisée, cette chose ignoble purifiée symboliquement par les dualismes les plus délirants de la volonté de puissance établie et assise, pour mille ans encore, dans le sang et la boue. Secrètement pure dans son infinie tristesse. L'irrémédiable n'a jamais rien eu de romantique, le tragique du romantisme n'est jeu de l'esprit que pour les maîtres du jeu.