samedi 27 mai 2017

BERNANOSIENNES #3 KEROUAC BERNANOS






Que restera t-il de nous ? Souvenirs pour les uns, mémoire pour les autres ? Oublier l'histoire de nos vies, non celle de nos exploits mis en roman, c'est oublier l'humanité. Ce que nous aurons vécu aura été vain, si personne ne prend le relais. La richesse de notre humanité, beauté ou force de ce que nous aurons donné ou transmis, compris et non-compris dans une pure enfance de l'art humain en soi.

Même si nous ne savons pas ce que nous transmettons, exilés si loin en nous-mêmes par l'arbitraire social des guerres civiles culturelles décimant, ravageant l'esprit de nos familles au nom de l'esprit de famille. Il n'y a pas d'esprit de famille, il n'y a que des familles d'esprits.

Bien sûr, c'était loi de nature, qui n'oubliait rien, dont la parfaite haute fidélité de transmission, non contrôlée, demeurait conforme à une certaine vérité de conformité sans conformisme. Conforme à elle-même, non à une idée, image ou caricature fabriquée. L'une des plus grandes leçons de nature, sans doute l'évidente fertilité universelle de la souffrance. Non sacrifice humain inutile, religieux ou patriotique, trop humain, corrompu, perverti.

La nature déjà plus qu'une immense mémoire, tout ce que touche la guerre et le pouvoir. Bientôt devoir de mémoire conformée d'une post-humanité programmée, engrammée. Mais la nature n'est pas une cérémonie, c'est un feu central dont la présence aux cendres tenaces, éternelles dévore le monde des apparences en péril. Feu craint et redouté dont la monstruosité prétendue n'est que le fantasme angoissant provoqué par sa négation consciente inconsciente. La racine du mal : défier ce qui est supérieurement, absolument contre tout arbitraire.

Pas plus que de celle de Dieu, nous ne nous relèverons de la perte de la Nature, aussi évidente que muette pour qui a le sens du sens. Absences corollaires dont on ne se relève pas : on leur fait face en défiant chaque faillite au nom devenu inutile de leur honneur perdu, sans haine, sans amour non plus : le service est compris.

Pertes irrémédiables : chaque enfant qui naît « innocent », privé de leur force vitale et transcendante ne fait que nier et renier, infiniment parfois, au nom d'un gain fantasmatique, plus personne ne relevant ce qu'elles n'ont pu transmettre, à temps, murissant instantanément son esprit d'enfance dans le respect pur et simple ou la foi du charbonnier en herbe, avant la salissure, l'avalanche, le couperet ou le peloton établis et adorés comme veau doré à la bombe.

Ces pertes sont un beau dommage, trou béant au milieu d'une vie valeur sacrée à protéger sans compter. Le compte de cette valeur fait le néant central du malaise pandémique. Chacun irremplaçable, jamais remplacé automatiquement, gratuitement. La nature n'est pas une machine, c'est une œuvre d'art artisanal à chaque fois inspirée non désirante mais unitivement désirée. Les Romantiques révoltés avaient tellement raison qu'ils en sont morts, atterrés seuls contre l'égoïsme de masse d'un système mécanique érigé en superstition cruelle de consommation en soi.

Des visages anciens d'apparitions, proches disparus bercent l'indestructible être intérieur secret à jamais, non d'illusions, mais d'une chanson courage face à la mort qui vient, comme la mère berce l'enfant désespéré, sans illusion, mais dans l'enchantement qui fait la force du Blues. Bluespower. Voix si fragile qu'on ne peut faire taire.

Voix bleue tremblant dans la nuit non d'un trémolo d'opérette, mais de cette plainte éternelle montant, remontant comme le mal de mer de tous les cœurs purs transversaux souillés par la corruption endémique, systémique d'un monde privé d'axe horizontal, remontant un temps aveugle tournant à vide comme voiture renversée.

Ici les héros du quotidien ne sont pas plus riches parvenus, ce sont ceux qui n'ont jamais renoncé, ni dans l'absurdité ni dans la maladie ni dans la solitude : marchant droit devant avec leur faiblesse, soutenus par leur seule bonne volonté nue. « This train... », Jack, avec ou sans bouteille, quelle importance désormais, à Destination, avec son entrée buckenwaldienne spectrale, monumentale ? Georges, l'Espagnol !

Héros ordinaire, petit juste progressant fièrement vers l'oubli, tenant enfants, parents ou amis d'une main ferme et sûre, sans se soucier du prétendu néant du bout du chemin. Quel néant ? Où est le néant ? Là où l'homme n'est ni indispensable ni maître du jeu ? Là où se tient le passage sacré, si redouté par les Usurpateurs du Temps ? « La vie est belle. »

Pourquoi affirmer et faire croire le rien après la mort ? A t-on jamais vu se perdre une seule chose ? Ne se perd que ce qui est perdu, comme néant voulu en soi. Tout survit, à sa place, de nature et d'être, présente ou absente. Qui là a peur ? Mérite-il de parler, d'être écouté ?

Tout Se prolonge, non dans l'héritage automatique d'une reproduction ou production pervertie, mais dans l'esprit qui s'exprime, s'incarne, partage et renaît de l'oubli même. Jamais entier ni absolu, reprenant le chemin ascendant au-delà de chaque illusion de limite d'une conscience enclose et pourrissante. La feuille d'herbe repousse où la vie l'a brûlée en surface un peu plus que le simple Œil-Soleil.

Seul disparaît l'égoïsme illusoire de quelque chose qui survive encore un temps pour croire pouvoir rassurer et payer un tant soit peu (un temps soit peu) l'angoisse irrémédiablement consciente de n'être qu'un rien séparé, d'avoir choisi si servilement l'éphémère néant séparatiste d'un Moi de Compensation. Alors que tout se rejoint au-delà du spectre, indifféremment, avant et après lui.

D'où inévitablement cette rage violeuse, profanatrice de la profonde sérénité de nature. "Insupportable" indifférence à la trahison humaine comme liberté ou intelligence, si ridiculement proclamée arrachée à la si pratique tyrannie de ce que l'on a sacrifié, de ce qui ne veut ni ne peut disparaître, contraint à l'apparence, au simulacre, au montage, à reconstruction plus « fidèle » que nature. Délire collectif punitif : l'inutile « à la sueur de son front. »

Caricature de ce qui est, reconstitué en studio. Virtualité procuratrice d'un néant créatif stérilisateur, infiniment reproductible, labyrinthiquement malléable et émotionnel dans la théorie imprimée de la géométrie variable de pensée unique, icône clonée, mentale et sentimentale, stylisée, flottante sur l'océan karmique des chaos organisés aux portes sanglantes des désespoirs logiques et biologiques hurlant au ras du mal débordant du vieux vase rouillé sur le globe rongé.

Nous haïssons cette indifférence douce et distante d'un monde qui refuse que nous refusions de l'aimer absolument tel qu'il est, en dehors de nous et des pseudo-valeurs de remplacement, pour ne pas dire d'usurpation et d'imposture. Le monde, la nature sont sans condition, c'est ce qui rend la nôtre, à nos yeux narcissiques pervers, insupportable, injuste et cruelle, infernale, et finalement réglée par l'incontrôlable dérèglement : la loi comme plus haute expression de l'anarchie de marché et d'industrie.

Combien devons-nous à ceux qui nous ont faits, élevés, éveillés, nourris, protégés, encouragés, aimés sans retour ? La Machine ne fabrique que maladies, malaise, tension, angoisse et désespoir. Rouage mou immense, rond comme la pensée unique, l'idée fixe à leur potence subtile et inutile. Machine à violence à partir du désir irrépressible de roue libre comme chien enchaîné hurle sa haine du néant et de l'absurde, du manque et de la souffrance. Roue d'Inquisition avec ses milles Questions sans raison ni réponse autres que le mal du mal. Machine de Guerre Intestine. Digestion à fragmentation lente.

Machine molle des beats de salon ou d'expo, de manif, ou d'école avec leur précieuse et spectaculaire révolte artiste à la Pyrrhus, avant dégénérescence programmée ou suicide productif, esclavage derrière l'illusion mécanique, dès qu'elle n'est plus le fruit et le rêve d'un amour artisanal ou artistique, poétique. « La poésie ne se lave pas » disait un poète, par delà l'hygiènisme moral progressiste-libéral des avant-gardes de guerre culturelle. Qu'elles se lavent elle-mêmes le cerveau et le reste.

Jouet tragique de forces chaotiques seulement contraintes entre marteau et enclume de l'idée fixe, obsessionnelle, psycho-pathologique. Non. Sereinement, héroïquement, solitairement, solidairement non. Pacifiquement non. Éduquer vers l'humain, briser ces chaînes-là, non celles de nature libre, spontanée, adaptée, exprimée, vécue. Le sens ancien, non pas archaïque ou dit réactionnaire, mais premier d'un monde enserré d'illusion vitale de masse, débrayé, effrayé de sa propre servitude utile de marié « sans- culotte. »





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