mercredi 7 juin 2017

LA VÉRITÉ # 50 NON PENSÉE ET NON PENSER






Ce sentiment si pénible et, si on s'y laisse inconsidérément aller, mortifiant, de dégoût de sa propre crédulité, de ses illusions perdues – mais qui demande et revendique l'illusion ? Et, d'un autre côté, du refus viscéral et définitif de cette crédulité – puisque rien ne l'est jamais, définitif, justement de ce néant ordinaire empoisonnant à petit feu – vendre âme et innocence au plus cynique système inventé, décadente romanité héritée, indélébile marque de l'esclavage.

A quoi sert la lucidité, quand sous-produit d'un nihilisme cherchant à coloniser l'esprit en terrorisme intellectuel, permettant à ce système impérial de corruption de vider les vies comme on presse le citron ? Pas même à l'expérience, aveugle comme on aveugle le cheval ou le bœuf.

On ne résiste pas par logique ou cohérence : le plus rusé politique y perd la raison. Comment ne pas la perdre, avant l'âme et l'être – ou après ? Difficile de se débarrasser de ce qui colle à la peau en eczéma assimilé, naturalisé civilisationnel.

Quelle maladie, demande le naïf ? Nous savons maintenant : il n'y a qu'une peste, un unique choléra. Tout est faux dilemme, pour paraphraser Rimbaud. Que les vieilles ruses usées d'une corruption généralisée. Brave cancer bénin, brave new world, que les progrès permanents d'un monde en marche ne manqueront pas de vaincre. En attendant, attendez. Patientez, subissez, acceptez, oubliez, circulez. Ne faites pas obstacle : tout est pour le mieux dans le pire des mondes.

Subversion générale de chaque vérité simple en problématique systématique, celle du non-penser intuitif, instinctif, expérimenté, unifié et unitif – destruction pure et simple de toute forme de pensée originale et authentique. Par une forme de non-pensée fixée en cadre mort à sens unique, comme ces gros clous pour aveugles sur le chemin de lumière ordinaire, caricature commerciale de sagesse et du sens, commun ou pas.

Corruption fondamentale, fondements et fondamentaux, passant pour mode d'utilité, pour utilité de mode – re-polarisées en leur contraire négatif exact refondé sur la plus belle joie malsaine de table rase de l'humain et de la nature mèrejamais envisagée, jamais aussi froidement, pour les dos, les échines.

Comment s'étonner de ceux par millions, épuisés, éreintés, vidés de leur vie, qui finissent par croire ce n'importe quoi n'importe comment pourvu que ça rapporte, baptisé monde nouveau, qu'on les force, les pieds dans la porte ou dans le derrière, et poings liés, à acheter et vendre, désirer - consommer ?
 
Comment s'étonner qu'ils finissent par confondre lâcher-prise, d'une vieille carcasse caractérielle dure comme arme rouillée d'avant-guerre culturelle, entre marteau et enclume, entre chose et son contraire, toutes devenues doubles contraintes si ordinaires; par confondre, donc, lâcher-prise et trahison. Celle faisant que non-pensée, absence pure et simple, vide enflé de remplacement, usurpe placidement, cyniquement, le non-penser magistral, devenant de plein droit dénaturé la plus haute façon officielle de penser, la plus haute leçon maléfique, ne pensant pas, rien, à rien ni personne ?

Nous savions que la machine « ferait le job », comme disent les révolutionnaires économiques et les prophètes financiers. Pas que la machine à penser viendrait si tôt ni si vite remplacer l'archaïque moulin à prières. Plus dure sera « la Chute », celle dont parla Camus, pas celle de l'Empire : la révolte qui ne dit jamais « oui » le qualitatif, l'humain, ne résout rien, elle empire, le plus souvent, avec le vent mauvais qui tue gratuitement de froid, glaçant la vieille âme qui n'existait pas.

Non nous ne pensions pas qu'on pouvait ne pas penser : nous n'avions pas même pensé à l'impensable. Comme toute vraie barbarie, il suffisait de le commettre pour la faire être, pour le faire entrer dans la réalité, aussi impunément que le premier haut crime naturalisé venu encombrant les couloirs de la mort d'une humanité ordinaire bien ordonnée. 

Nous avons oublié l'inoubliable au nom d'une prétendue liberté sans vérité, en forme conforme et confortable de fin de l'histoire, bien concrète et matérielle, celle que nous n'avons jamais voulu regarder en face et "sauvegarder" comme mal absolu, à cause du vertige et du vomi infantiles. A cause du rêve d'avenir et du grand sommeil d'adultes enfantins, sans plus d'esprit ni d'enfance.






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